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VOYAGE DANS LE SUD MAROCAIN 1931

Je ne vous parlerai ni de Fez la Mystérieuse ni des tapis de fleurs de Rabat, ni du soleil de Marrakech, pas même du grand port de Casablanca, Mogador ou Agadir, de toutes ces merveilles que je connais et qui ont tenté en foule les grands maîtres de l’art et de la littérature, mais je vous entraînerai vers un pays bien peu décrit, peu visité, que connaissent peu les touristes et les opérateurs de cinéma parce qu’il reste dangereux mais qu’un heureux hasard m’a fait visiter et bien connaître. Ce pays a ses beautés étranges et lorsque la sécurité y sera établie il deviendra, j’en suis sûre, le plus visité du Maroc.

Peu après la sortie de Meknès, vers le sud, la route devient extrêmement pittoresque se dirigeant à travers le Moyen-Atlas par l’admirable forêt de cèdres d’Azrou et le petit poste militaire d’Itzer vers Midelt.

Petite ville située entre le grand et le moyen Atlas, Midelt possde un souk assez curieux très fréquenté des Arabes où les Shleuhs, semi-nomades, viennent vendre les tapis faits sous la tente et les autres denrées spéciales au pays. Un dépôt de tabac pour les postes du Sud, une administration des mines de plomb argentifère de la Haute-Moulouya, une garnison, un commandement de cercle en font un centre d’une certaine activité. De Midelt part le chemin de fer à voie étroite qui se dirige sur Missour, pays fertile au milieu du désert, et où l’on rencontre les fruits de France : pommes, figues, abricots, pêches, etc. Cette ligne se dirige à travers le bled vers Guercif où elle rejoint le chemin de fer Fez-Oujda.

Mais le but de notre voyage n’était pas de revenir si vite vers de faciles contrées. Au contraire nous voulions atteindre la dissidence et de Midelt traverser la partie orientale du Grand Atlas pour arriver à Ke- rando, poste militaire où nous attendaient les camions mitrailleurs blindés sans lesquels nous ne pouvions poursuivre notre voyage.

Quel admirable panorama devait s’ouvrir à nos yeux. Sur une route taillée à flanc de montagne par les soldats de la Légion étrangère, nous allions suivre la vallée du Ziz. Cette route est un travail des plus étonnants sortis de la main des hommes. Taillé dans le roc, un tunnel sur l’entrée duquel on lit : « La Légion avait ordre de passer et la Légion passa », ponts sur les ravins, rien n’arrête le légionnaire. Quant à la vallée du Ziz elle n’est qu’une oasis de plus de 200 km.de longueur, palmiers, orge, blé, luzerne y sont fertilisés par les cours bienfaisant de l’oued sur une largeur cependant étroite et qui montre à l’œil émer-Auto-mitrailleuse du convoi.

Veillé l’étonnant contraste de cette splendide fertilité et l’aridité du bled environnant, à perte de vue, où rien ne pousse. La population indigène est dense dans cette vallée. Les ksours y sont nombreux et les plus importants sont Ksar-el-Souk, Mesqui et Aoufous. Mais là, plus de blancs marabouts, tout y est construit en terre, et il faut déjà des yeux habitués pour distinguer malgré la luminosité intense, les habitations, du sol.

Au pied de la grande muraille fortifiée de Mesqui, s’étend une autre palmeraie prodigieusement jolie, arrosée de petits ruisseaux et au milieu de laquelle se trouve une source d’un bleu extraordinaire où de nombreux poissons vivent bien en paix. « Ils sont sacrés », disent les Arabes, aussi nul n’oserait y toucher, et c’est dans cet endroit exquis que le caïd du pays nous offrit une diffa. On y avait amené de beaux tapis, de jolis coussins, préparé les mets arabes les plus réputés, tadjin, méchoui, couscous, thé à la menthe, tout cela était parfumé de l’odeur des roses dont les innombrables pétales jonchaient le sol à profusion. Et l’hôte de Masqui, ce pays de rêve, avait revêtu ses plus beaux burnous pour nous recevoir. Tous ceux qui ont parcouru le Maroc ont le souvenir de cette hospitalité de caïd, de ces fameuses diffas. Pour ma part, j’avais assisté à plusieurs de ces somptueux repas, mais aucun pour moi n’eut jamais le charme de celui-ci, car Mesqui est un lieu enchanteur. On y aurait bien fait séjour et même je crois un brin de sieste. Mais il fallait repartir sans tarder pour franchir l’étape jusqu’à Erfoud avant la nuit.

Erfoud, grand poste militaire à l’entrée du Tafilalet, possède en plus de la troupe quelques Européens, notamment des Grecs et une curieuse et active population juive, qui vendent des objets de nécessité aux soldats et aux quelques ménages qui y habitent.
Sur un mamelon surplombant le poste a construit un blockhaus d’où l’on voit à l’est Guéfifa, et au sud le Tafilalet, situé entre l’oued Ziz et l’oued Gherra. Jusqu’à ces derniers temps, Erfoud était le dernier poste au sud, mais depuis cette année, nous avons créé celui de Taouz. Les routes faites par la Légion sont extrêmement praticables, les pistes ne sont pas mauvaises, et certainement dès que la sécurité sera établie de façon complète, ce merveilleux pays sera un des plus visités du Maroc. Pour le moment, on ne peut s’y engager qu’avec un convoi militaire régulier qui a lieu tous les dix jours, à moins d’avoir une escorte particulière de camions mitrailleurs blindés comme ce fut notre cas.
Après quelque repos bien gagné et grâce à l’hospitalité si connue des chefs de poste, nous nous sommes dirigés le lendemain, toujours avec notre sécurité, vers Bou-Denib. Nous avons aussitôt après Erfoud quitté la vallée du Ziz pour nous engager dans le désert. On suit quelque temps la plaine, puis on monte au plateau de l’Hamada par une autre route très bien construite, toujours par la Légion. L’Hamada, pays de la soif et de la peur, est un immense désert où rien ne pousse que de rares et maigres plantes. Il y aurait cependant quelques gazelles, quelques rares oiseaux. Nous n’en avons pas rencontré, à l’exception d’un aigle.

Nous parvenons enfin à l’oasis de Bou-Denib. Les Arabes saluèrent notre arrivée par des feux croisés en l’air et l’on songeait que non loin de ces feux d’honneur on pouvait en rencontrer d’autres qui n’auraient pas été pour nous faire fête. En notre honneur, les braves Marocains, dissidents peut-être hier, mais aujourd’hui des nôtres, avaient pavoisé leurs demeures, non de drapeaux comme les Européens, mais de leurs plus beaux tapis qui pendaient aux terrasses, et leurs nuances vives sous le chatoiement du soleil étaient vraiment féeriques. Une grande revue où Européens et indigènes rivalisaient d’entrain, avec fantasia accompagnée du you-you des femmes, compléta cet extraordinaire spectacle. L’après-midi, nous fûmes reçus par le caïd de Bou-Denib et celui de Taouz, dans les jardins de l’oasis, cette cordiale réception où les toilettes claires des femmes jointes aux uniformes des officiers donnaient sous le soleil un caractère de gaîté qui contrastait étonnamment avec les sentinelles armées qui, tout le long de la muraille, veillaient contre une alerte toujours possible.

De Bou-Denib nous nous dirigeâmes sur Bou-Anane d’où une piste se détache sur Aïn-Chair et Bou-Arfa. Un chemin de fer part actuellement d’Oudjda à Bou- Arfa. Il sera prolongé ultérieurement sur Aïn-Chair et Bou-Denib.
De Bou-Arane, à Clomb-Béchar, le pays n’est de nouveau que le vaste désert où les points d’eau sont rares puisqu’il n’y pleut guère que tous les trois ou quatre ans. Teintes lumineuses à l’excès, ombres infinies vous dédommagent d’une nature ingrate et vous verse je ne sais quoi de mystérieux qui vous gagne et qu’on n’oublie plus. Quelques oasis dont Sif-Saf qui est charmant. Puis voici Colomb-Béchard, c’est l’Algérie.

Il faut avoir connu ces grandes randonnées poussiéreuses sous le chaud soleil du bled, pour comprendre l’admirable beauté et la grande douceur des oasis du sud. Ces pays incertains seront, dès que la sécurité y sera parfaite, ceux qui dans l’avenir attireront en foule les touristes, les écrivains, les artistes, tous ceux enfin qui se laissent toucher par une belle et étrange nature.
A 18 kilomètres à l’ouest de Colomb-Béchard, signalons le poste de Kenadza où il y a une mine de charbon en exploitation. Colomb-Béchard est un poste assez important, appelé à devenir tête de ligne du transsaharien. M. Citroën y avait construit un bordj important, devant marquer le départ des voyages en auto à travers le Sahara. Mais cette idée a été abandonnée, les constructions ont été achetées par l’administration régionale qui y réside.

Le chemin de fer nous mène d’Oran à Colomb-Béchard et c’est cette voie que nous avons prise pour le retour. Mais nous pouvions également prendre une autre voie par auto en gagnant Beni-Ourif et de là rentrer au Maroc par Figuig à 7 km et ensuite gagner Bou-Arfa, Aïn Tendora, Berguent et Oudjda. C’est cette route que nous avons parcourue il y a deux ans, pour cette raison nous avons pris cette fois la voie ferrée de Colomb-Béchard, par Beni-Ourif, Aïn- Sefra et Oran.

Source :VOYAGE DANS LE SUD MAROCAIN : Général STUHL , Sénateur de la Moselle 1932.Receuils et adaptation à la publication par : Lahcen GHAZOUI

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Faïçal Laraïchi président de la Société nationale de radiodiffusion et de télévision SNRT.