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Un voyage de Fès au Tafilalet en 1787

L’orientaliste autrichien François de Dombay n’est pas seulement, pour nous, le premier traducteur du Qirt’âs et l’auteur de la première monographie consacrée à l’arabe marocain. Lors de son séjour au Maroc, comme interprète du représentant de l’empereur d’Autriche (de 1783 à 1789), il réunit une collection des manuscrits qui est aujourd’hui conservée à la Bibliothèque Nationale de Vienne (1).
C’est l’un des textes recueillis par Fr. de Dombay qui est traduit ici. Il s’agit de la relation d’un voyage de Fès au Tafilalt effectué en 1787. Il est à regretter que le voyageur ait été aussi discret sur ses impressions de voyage : il est néanmoins intéressant de connaître, avec quelque détail, le tracé du T’rîq es’-s’olt’ân à la fin du XVIIIe siècle.

1787Photo de Ghazoui Lahcen.

PREMIERE JOURNEE :

Nous partons de Fès et arrivons à un palais appelé Dar Ed-dbibâgh qui appartient au sultan Sidi Mohammed ; auprès est un pont dit Pont du Sebou.
Nous nous rendons ensuite dans un pays de pierres et de terre ; aussitôt que nous en sommes sertis, nous parvenons à une grande oliveraie où se trouve la ville de Séfrou: il y a là des vergers et des plantations splendides. La ville est traversée par une rivière où les habitants puisent leur eau de boisson et sur laquelle se trouvent des moulins hydrauliques.

DEUXIEME JOURNEE :

Ayant quitté Séfrou. Nous traversons une région de pierres et de terre pour atteindre une haute montagne sous laquelle est une colline dite Moudd Fer’aûn « le boisseau de Pharaon ». Après, on rencontre une plaine nommée Azaghar el-H’mâr «la plaine de l’âne » d’où l’on atteint le lieu dit Sehb et-Tben « le ravin de la paille broyée » : il y coule un cours d’eau appelé oued Ouânjel. De là, nous poursuivons notre marche jusqu’au moment où nous atteignons l’endroit qui porte le nom de Ayoûn el-es nâm : « Sources des Idoles ».
C’est là que nous passons la nuit ; on y trouve une plaine et des pâturages qu’on ne peut décrire. Cela constitue une courte étape, c’est-à-dire que l’on marche du matin jusqu’à midi.

TROISIEME JOURNEE :

Quittant cet endroit, nous traversons une zone de pierres et de terres, de montagnes et de vallées. Entre autres choses nous rencontrâmes dans cette journée la rivière de Mezdoli, un endroit où sont établis des Berbères nommes Aït Cheghroûchchcn et une grande descente dite renyet el-Beqs’ « le col des buis ». De là, nous atteignons la rivière appelée Wad Gîgoû sur lequel est la casbah nommée Tâghzoût; ses habitants sont des Berbères, les Aït Yoûsi, et c’est là que nous passons la nuit.

QUATRIEME JOURNEE :

En partant, nous traversons une région de pierres et de terre, de montagnes et de vallées, pour arriver au lieu-dit Qbour Toûat « les tombes des gens du Touat »: il a reçu ce nom parce que vingt-trois individus du Toûat sont morts à cause de la neige dans la montagne qui est proche, le Jbel Oumm Jniba.
C’est une haute montagne où il y a une quantité énorme de neige. Au-dessous est une descente à laquelle font suite de nombreuses casbahs appelées les Q’sars des Ait Yousi : elles sont entourées d’un cours d’eau : c’est là que nous passons la nuit après une étape moyenne.

CINQUIEME JOURNEE :

Nous traversons une plaine nommée Outâ Zehroû, où il n’y a ni eau, ni plantes, ni êtres vivants. Ce jour-là nous rencontrons un endroit dit El- Mouileh où il y a de l’eau salée qui sort à quelque distance du chemin. Nous rencontrons aussi le lieu-dit Khîmet er-Râi : « la tente du pâtre ». D’où l’on se rend à deux casbahs vides qui portent le nom de Dyâr et- T’mâ. Continuant notre route, nous parvenons à une grande montagne: Cha’bet Eni Abîd, où il y a des pierres et de la terre et des endroits abrupts. On raconte que cette montagne a son commencement en face de Marrakech au-dessous est Moulouya, l’un des grands fleuves du Maroc.
Sur ses bords sont des casbahs appelées Qs’âbi echChorfa « Les casbahs des Chorfa » ; c’est là que nous passons la nuit après une étape extrêmement pénible.

SIXIEME JOURNEE :

Nous allons jusqu’à une montagne dite Jbel Ouekres; nous passons ensuite par Es-Salâmou Alaï Koum « Salut à vous ! » et par la rivière appelée Chreb ouHreb « Bois et sauve-toi » Cette journée là nous ne rencontrons pas d’eau si ce n’est une faible quantité à Râs el-Mâ. De là, nous nous rendons à une casbah dénommée Nzâlet Kâouân: les habitants n’ont d’autre occupation que de faire payer une taxe aux caravanes de commerçants ; il n’y a là que des pierres et du dé sert, sans aucun être vivant. Nous y passons la nuit après avoir fait une étape moyenne.

SEPTIEME JOURNEE :
Nous traversons un pays de pierres et de terre, au milieu de montagnes et de vallées jusqu’à ce que nous parvenions à des casbahs dites de Gers; leurs habitants sont des berbères, des Aït Zdeg qui comptent parmi les pires êtres que Dieu ait créés. Ces casbahs sont traversées par l’oued Ziz qui est le cours d’eau du Tafilalt. Nous le suivons jusqu’à des casbahs portant le nom de Tiallâlîn habitées par des berbères de la tribu des Aïr Hadîddo. C’est là que nous passons la nuit après un dur voyage.

HUITIEME JOURNEE :
Nous voyageons à travers une plaine jusqu’au moment où nous atteignons la région dite El-Khneg, ce qui représente une journée de marche. Toute cette région est couverte de rochers, au milieu de beaucoup de montagnes, de vallées et d’endroits escarpés. Entre autres localités, nous rencontrons la casbah de Zabel dont les habitants font payer une taxe aux caravanes de commerçants, comme nous l’avons déjà dit. De là, on gagne la casbah des Ait Otmân, puis celle d’1fri et enfin celle des Bni Yeffoûs où il y a des palmiers, des jardins fruitiers et des plantations. Cette étape est dure non pas en raison de sa longueur, mais à cause des passages difficiles.

NEUVIEME JOURNEE :

Durant un jour entier, nous traversons le pays des Mdeghra. Nous y rencontrons, entre autres, le Qsar es-Souq, le Qs’ar ej-Jdîd et le Qsar de Moulay Abdellah ben Ali; ces qsars sont tous plantés de dattiers, de jardins fruitiers et de rosiers dont les fleurs sont sans pareilles. Les céréales y sont cultivées, entre les bouquets de palmiers, dans des bassins semblables à ceux des marais salants; malgré cela, grâce à la bénédiction divine, les céréales y sont abondantes. C’est dans ce dernier qasr que nous passâmes la nuit après une étape extrêmement courte.

DIXIEME JOURNEE :

Nous partons et finissons par atteindre une source d’eau douce d’une abondance incomparable et qui a la force d’actionner des moulins : elle a nom Aïn Meski et on l’appelle aussi Ain Tût klef; c’est avec son eau que l’on irrigue les céréales, les dattiers, les arbres fruitiers, etc. De là, nous arrivons à l’oued Zîz dont nous avons déjà parlé. Nous le suivons à travers des dattiers, des jardins fruitiers et des champs de céréales jusqu’à Er-Rteb. Voici quelques-uns des qsars que nous rencontrâmes ce jour-là: le qsar des Ouled Isa, celui des Ouled Amîra, celui de Tâkhyâmt et celui d El-Mârka; ce dernier est le qsar de la fille du sultan Sidi Moh’ ammed. En face, se trouve le qsar de Moûlây El-Mâmoûn. qsar considérable que les voyageurs ne s’attendent pas à voir là il y a autour, des palmiers des cultures de céréales et des rigoles d’irrigation. Ce fut une étape moyenne.

ONZIEME JOURNEE :

Nous traversons une plaine sans eau, dépourvue de palmiers, de végétation et d’habitants : on n’y trouve que des pierres et de la terre, des zones désertiques avec des animaux sauvages comme les gazelles, les autruches. etc.: c’est un endroit où l’on a à redouter les brigands. Ensuite, nous parvenons à la casbah de Tîzîmî où l’on trouve des palmiers et des vergers : cette casbah a pour habitants des Sbbâh; c’est là que commence le Tafilalt. Puis vient une grande plaine où l’on ne voit qu’une multitude de palmiers. Les intervalles compris entre les bouquets de palmiers sont occupés par des casbahs. De là, nous atteignîmes la résidence de notre maître, le sultan Sidi Mohammed : il a édifié là un beau palais nommé Ed-Dâr el-Bîd’a « La Maison blanche » : auprès est un grand qsar appelé ErRîs’âni ainsi qu’un autre qsar dit Boû-Am.
Voici ce que nous avons vu en fait de déserts et de pays. Cette notice fut rédigée le 9 du mois de Joumada II de l’an 1203 (7 mars 1789).

Par GEORGES S. COLIN

 

2017

 

 

(1) – C’est l’Umm Guinaibe de Léon L’Africain (id. Schefer, t. II. p.272). Contrefort Sud-Ouest du Tichchoukt. Les gens du Touat viennent nombreux à Fès où ils s’adonnent principalement au commerce de l’huile et à la culture maraichère, Comme, en général, ils empruntent pour venir la route du Tafilalet. Il est fréquent d’entendre un Fassi investiver un Touati en ces termes : Puisse Dieu brûler (où : boucher) Oumm Jniba qua t’a laissé passer ! et son autre extrémité à Tripoli.

– Notice contenant l’itinéraire de Fès au Tafilalt suivi, dans le premier tiers du mois de Joumada II 1201 (21 au 31 mars 1787), par Ahmed ben El-Hasan el-M’tiwi, qui exécuta ce voyage sur l’ordre du sultan Sidi Mohammed, fils de Moulay Abdallah et petit-fils de Moulay Ismaïl.
(1) C. Flügel. Catalogne des manuscrits arabes, persans et turcs de la bibliothèque de Vienne, 1865, t. II. p. 424, n” 1270.

Source:(1) C. Flügel. Catalogne des manuscrits arabes, persans et turcs de la bibliothèque de Vienne, 1865, t. II. p. 424, n” 1270

Receuils et adaptation à la publication par : Lahcen GHAZOUI

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Faïçal Laraïchi président de la Société nationale de radiodiffusion et de télévision SNRT.