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Milan Kundera : Invitation à la pensée.

Ecrit par :Abdelouahed HAJJI 

Raconter une histoire dans le système de pensée de Milan Kundera n’est pas le seul objectif de l’auteur. C’est dire qu’à côté de la fabulation, le romancier pense d’autres objectifs plus doctoraux, entre autres, l’interrogation de l’expérience existentielle de l’être dans un monde moderne. Un monde en fait, qui vit sous l’égide d’une crise à tous les niveaux ; c’est bien à cause de l’utilisation excessive de la technique, rendant l’homme un étant pour reprendre l’expression de Heidegger. En fait, le questionnement de l’existence ou de la problématique existentielle de l’être, dit Kundera, demeure le pivot autour duquel tourne sa pensée romanesque. Effectivement, une pensée qui se propose de réhabiliter l’art du roman comme étant une grande forme qui peut concurrencer avec les autres supports actuels à titre d’exemple : les médias et bien d’autres.
Le roman dans la conception kundérienne relève d’une occasion chère où le romancier expérimente d’autres possibilités ontologiques que la science ne peut pas exprimer. Il s’agit, alors, d’une forme authentique qui porte l’être dans ses modes les plus suprêmes. Il révèle par là la bassesse et la grandeur de l’être. Disons tout d’abord que le roman kundérien n’est pas du côté de la mimesis ; c’est-à-dire ce n’est pas une reproduction fidèle de la réalité du fait que l’élément réel reste problématique tant que la relativité sémiotique reste le fondement essentiel de sa pensée. Il serait essentiel d’affirmer clairement ici que le sens chez Kundera se trouve derrière un rideau magique fait principalement des préjugés. Pour le dévoiler, le lecteur doit essentiellement s’armer d’un esprit critique et actif pour révéler un certain « sens ».
Posons avec une certaine conviction que l’adepte de la phénoménologie Milan Kundera cherche tout au long de son travail à redéfinir l’être à partir d’une conception phénoménologique tout en se basant sur l’art du roman comme étant une forme à part entière. Nous assistons ainsi dans ses romans à un mariage entre la fiction et la réalité. Ce but consiste à démasquer toutes les réalités données en instaurant une autre réalité possible parmi d’autres. Bref, Kundera propose une relecture du monde. Cette relecture s’axe, profondément, sur ce qu’il appelle : « l’esthétique de l’incertitude » : son matériau et son objectif principal. Cette même esthétique vise dans son essence à suggérer à l’être une leçon majeure d’où le monde est une possibilité parmi d’autres.
Fondant son écriture sur une autre esthétique dialogique et ouverte, l’écrivain décloisonne les genres, les pensées et les styles. Par sa référence à cette esthétique dite de l’impureté, le romancier balaye le terrain devant une pensée critique qui n’opte pas au sens théologique, ni aux frontières étanches entre les genres, la philosophie et la littérature et bien d’autres.
Pour vérifier sa pensée de prés, il n’y a mieux que L’immortalité (Gallimard 1990) qui peut illustrer bien la vision du monde de ce romancier qui vient de l’Europe centrale. Ce même roman de cet écrivain penseur commence par une situation spécifique du narrateur qui se trouve dans un club de gymnastique à Paris et observe une femme qui salue d’un geste bizarre son maître nageur. Ce salut qui ne sied pas avec l’âge d’Agnès ( le personnage) fait surgir toute une trame narrative. Tout se passe comme si Kundera nous rappelait l’histoire d’Ève qui est issue d’une côte d’Adam. En fait, le roman raconte deux histoires parallèles celle d’Agnès et sa sœur Laura, l’autre histoire porte sur l’épisode de la biographie de Goethe, sa relation avec la jeune Bettina Von Arnim. Par ceci, Kundera compare deux époques celle du classicisme et l’autre du romantisme. Ces deux histoires constituent le départ d’une trame narrative qui donne aussi la possibilité d’une transformation du roman en devenant une communication avec le lecteur et tantôt un espace où l’auteur-narrateur commente ses propres romans. Comme c’est le cas de sa rencontre avec le professeur Avenarius. L’immortalité est un véritable exemple qui met en lumière « le penser romanesque » de Milan Kundera. C’est également une invitation vive à la pensée.
La quatrième partie de ce roman où l’auteur commente et interprète la relation qui unit Goethe à Bettina étaye l’idée, affirmant que l’esthétique de l’impureté est une base de son inspiration.
Il est essentiel et nécessaire d’affirmer ici que l’ironie et de l’humour constituent les fondements théoriques de la philosophie kundérienne, dans L’immortalité ainsi que L’insoutenable légèreté de l’être, Kundera traite l’immortalité et la dichotomie : corps et âme d’une façon ironique. Le même cas dans Risibles amours, à titre d’exemple, la nouvelle « Edouard et Dieu » où l’auteur porte sur le sérieux et le non sérieux. Ce traitement de ces sujets de cette façon montre que le romancier tchèque renouvelle l’art du roman qui se diffère du roman balzacien fait dans sa substance de la mimesis. C’est –à- dire reproduire les mœurs de toute une société. De là à déduire que l’écrivain tchèque déconstruit le roman.
Cette déconstruction du roman est une façon de faire du roman un espace où l’être peut questionner son existence. Danièle Sallenave n’a pas tort lorsqu’il a souligné que : « [Milan Kundera] n’a jamais cédé sur ce point que la littérature pense le monde, et que ce qu’elle pense, elle est seule à pouvoir le faire. » La pensée en effet est bien le message noble que le romancier de la littérature-monde désire installer dans un monde qui déteste la pensée.

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