Acceuil / Actualite / Les dernières étapes de la pacification dans le grand atlas marocain

Les dernières étapes de la pacification dans le grand atlas marocain

Présentation:

Ce document est extrait des archives françaises, selon la documentation de Lieutenant-Colonel LANÇON, l’objectif de sa publication par le site @Bir , est de  documenter l’une des batailles des tribus du sud-est marocain la plus acharnée contre la colonisation française.

Le collègue Zaid Ouchnna  avait fait des grands efforts pour documenter cette bataille, par des recherches documentaires, des recueils de témoignages, qui ont abouti à un  livre «Zaïd Ouhmad … un honneur debout». Puis un film et un documentaire.

Aujourd’hui, la publication d’une vidéo archive de cette bataille par Ziad O, m’a poussé à la compléter par ce document archive pour que la bataille   de Jbel Badou soit bien documentée et  mise à disposition de tout intéressé à l’histoire coloniale du sud-est marocain.

                                                                                         Lahcen GHAZOUI

———————————————————

Situation après l’occupation du Tizi N’Hamdoun et mission du groupe mobile.

L’occupation du Tizi N’Hamdoun telle qu’elle venait d’être réalisée par le groupe mobile de Meknès facilitait singulièrement la tâche du groupe mobile des Confins dans le Kerdous.

Sans doute, les nombreux dissidents qui s’y étaient réfugiés avec un armement important et d’abondantes munitions pouvaient tenter une dernière résistance désespérée dans les ksour et les grottes qui garnissent les dernières pentes des montagnes; mais dominés du Tizi N’Hamdoun, soumis à nos tirs à vue directe d’artillerie et d’engins d’infanterie, incapables de prendre un point d’appui sur le Hamdoun que nous occupions, leur résistance était vouée à un échec certain.

Aussi le Commandement supérieur, avant même que la soumission du Kerdous ne fût entièrement résolue, se préoccupait de donner le dernier coup à la dissidence, en organisant l’encerclement du Djebel Baddou, où des fractions importantes s’étaient réfugiées.

Le 6 août, un ordre général réglait les conditions de cet investissement.

Trois secteurs d’investissement étaient prévus au nord-ouest, le secteur du groupe mobile de Marrakech s’étendant parallèlement au Ghéris d’un point à 2 km. 500 au nord-est de Tourach jusqu’au Takkat N’Idouras.

Au sud-est, le secteur des Confins s’étendant du Takkat N’Idouras au Kerdoà l’ouest, le secteur de Meknès établissant sur les crêtes du Hamdoun la liaison entre le groupe mobile de Marrakech et celui des Confins.

Cet investissement devait comprendre des postes réguliers reliés par des supplétifs, établis de façon à commander les rares points d’eau du Baddou, dont dépendaient étroitement les dissidents avec leurs nombreux troupeaux. Des concentrations d’artillerie et des harcèlements de mitrailleuses et d’engins compléteraient de jour et de nuit l’interdiction des points d’eau.

En même temps qu’il coopérait à cet encerclement, le groupe mobile de Meknès devait tenir solidement le Tizi N’Hamdoun, aussi longtemps que les dissidents du Kerdous n’auraient pas fait leur soumission et appuyer les Confins progressant dans cette région, aussi efficacement que possible. Il devait enfin porter tout l’effort de ses travailleurs et de ses éléments disponibles sur la construction de la piste autocyclable Tizi Tigheghouzine-Aït Ani, dont l’achèvement avait une très grosse importance pour les ravitaillements de toutes les troupes opérant autour du Baddou.

Réduction du Kerdous.

Le 7 août, le groupe mobile des Confins reprenait son mouvement en avant pour réduire le Kerdous. Le groupe mobile de Meknès appuyait cette progression avec tous ses moyens de feu; les jours suivants, il suivait attentivement l’avance du groupe mobile voisin qui se heurtait à une résistance acharnée, particulièrement devant le Ksar Aghbalou et s’efforçait de faciliter sa progression, mais l’enchevêtrement des combats dans les ksour et la distance très rapprochée à laquelle se trouvait désormais les éléments avancés des deux groupes mobiles ne permettait  sans danger des appuis de feu massifs.

Aussi le 10, pour donner une aide plus efficace aux troupes des Confins, un groupement léger constitué par des supplétifs du groupement « C D descendait les pentes du Tizi N’Hamdoun vers Aghbalou, pour en prendre à revers les défenseurs. A 15 heures, ces éléments parvenaient à dominer les grottes ouest du ksar et apportaient ainsi une aide précieuse aux troupes chargées de l’attaque. Le 11 août, les partisans de Meknès renforcés d’un goum reprenaient leur même action d’appui sur Aghbalou, qui finalement pouvait être enlevé, marquant ainsi la fin de la résistance dans le Kerdous.

Encerclement du Baddou.

Pendant que les opérations du Kerdous se déroulaient, j’investissement du Baddou s’était poursuivi. A la gauche du groupe mobile, un groupement du groupe mobile de Marrakech renforcé par un bataillon (bataillon 2/2″ R. E. I.), une batterie (batterie 4/R. A. C. M.) et deux escadrons du 3e spahis marocains de Meknès avait amorcé l’investissement sur la face nord-ouest du Baddou. Dans le secteur du groupe mobile de Meknès, l’encerclement était réalisé dès le 7 par l’établissement d’un fort groupement de supplétifs entre la crête du Hamdoun et la droite du groupe mobile de Marrakech.

Le 9, le dispositif était renforcé par des postes de réguliers qui s’échelonnaient jusqu’au confluent du Ghéris et de l’Imi N’Ouagerallène, en même temps l’artillerie commençait à exécuter des tirs de harcèlement de nuit sur les points d’eau signalés et ceux qu’une observation attentive des allées et venues des dissidents avait permis de découvrir, notamment la source du Taghbalout N’Baddou. Enfin, le 12 août, après la réduction du Kerdous, l’effort. Principal du groupe mobile allait se tourner vers le Baddou. Un groupement d’investissement groupement « C » aux ordres du général Dubuisson était constitué; il comprenait

Bataillon 2/5e R. T. S.;

Bataillon 2/7e R. T. M.;

Bataillon 3/7e R. T. M.;

Bataillon 1/8″ R. T. M.

Groupe 2/R. A. C. M. (moins une batterie); Partisans de Midelt et de Toufite;

Troisieme goums.

Ce groupement était renforcé le 15 août par une batterie mixte de Légion (75/105) et une batterie de 80 de montagne, qui prenaient position vers Tourach. Les autres éléments du groupe mobile, d’abord bataillon l/7e R. T. M., puis bataillon 1/2° R. E. L, étaient reportés au Tizi Tigherouzine pour y activer les travaux de piste.

Resserrement du dispositif.

En même temps que se poursuivait cette action militaire, le général commandant le groupe mobile entamait une action politique active envers les groupements dissidents du Baddou; des émissaires arrivaient dans nos lignes; des lettres et des promesses étaient échangées, mais les irréductibles empêchaient par la terreur, le déclanchement des soumissions et il devenait évident que malgré la pénurie d’eau dont souffraient indiscutablement les assiégés, notre pression devait encore s’accentuer pour amener la reddition.

Le 16 août, un premier bond était exécuté sur la crête du Baddou. Le bataillon 2/5e R. T. S. gagnait environ 3 kilomètres vers l’Est par la ligne de crête et venait occuper une position à l’ouest de l’Aglaï N’Baddou (en 5090-1375).

Ce mouvement en avant déterminait une réaction qui était rapidement enrayée par le tir de nos mitrailleuses et de notre artillerie.

Le 17 août, ce resserrement était complété par la poussée au sud du Ghéris des supplétifs restés jusque-là sur la rive Nord.

Ces avances conjuguées avec l’action politique ne tardaient pas à porter leurs fruits. Le mouvement des soumissions amorcé le 17 s’amplifiait les 18 et 19 août et le groupe mobile de Meknès pouvait enregistrer au cours de ces journées la soumission de 234 familles Aït Moghad et Ait Haddidou qui rentrait dans nos lignes avec 13.000 têtes de bétail, livrant 145 fusils dont 120 à tir rapide. La soumission officielle de ce contingent important avait lieu le 21 août devant le général commandant supérieur à Tourach, au P. C. du groupe mobile.

La dernière résistance « Ous Scounti ».

Après ces nombreuses soumissions, qui s’étaient également étendues aux autres groupes mobiles, on pouvait espérer que la résistance de Baddou touchait à sa fin, mais bientôt des renseignements certains nous apprenaient que le caïd Ouskounti, chef des dissidents Ait Aïssa Izzem (fraction Aït Moghad), un des principaux animateurs de la dissidence, avec environ 300 fusils, était résolu à se défendre jusqu’à la mort dans la partie la plus à l’est du Baddou, appelée Ouksersou, qui en constitue en même temps le point le plus élevé avec la cote 2921. L’exactitude de ces renseignements était bientôt vérifiée. De façon à éviter une nouvelle effusion de sang, tout était mis en œuvre pour amener Ouskounti à composition et lui représenter l’inanité de sa résolution, mais il restait sourd à tous nos appels. Force était donc d’avoir recours une fois encore aux armes. Le groupe mobile de Meknès recevait en conséquence l’ordre de continuer sa progression par la ligne de crêtes du Baddou.

Le 23 août, le groupement « C » enlevait l’Aglai et la position dite du « Chapeau de gendarme » sur lesquelles s’installaient le bataillon 2/7″ R. T. M. et une batterie. La réaction était faible, malgré cette avance qui confinait désormais Ouskounti dans un espace très réduit, toutes les tentatives pour entrer en relation avec lui continuaient à échouer et il devenait certain qu’il faudrait, pour venir à bout de son opiniâtreté, enlever l’Ouksersou, qui constituait vraiment le dernier bastion de la résistance. Cette mission était confiée au groupe mobile de Meknès pour le 25 août. Il s’agissait cette fois de briser par la force la volonté des derniers irréductibles.

Le groupement « C » recevait comme premier objectif la ligne de crête située à environ 3 kilomètres de l’Ouksersou.

Cet objectif était occupé sans difficulté vers 9 heures et Je général commandant le groupe mobile décidait de reprendre la progression dès que l’artillerie aurait pu’ venir occuper la nouvelle position.

L’objectif suivant était constitué par un piton détaché du massif de l’Ouksersou et qui ne se trouve plus qu’à 800 mètres de la cote 2921.

Dès que nos supplétifs s’engagent sur le terrain découvert qui précède ce piton, ils sont accueillis par un violent feu de mousqueterie des dissidents qui tiennent en force cette position. Mais, bien appuyés par l’artillerie, les supplétifs continuent leur mouvement, et dans un élan irrésistible, déblayant devant eux le terrain à la grenade, enlèvent le piton.

Ils sont immédiatement soutenus par le bataillon 2/7e R. T. M. qui, par un feu ajusté et précis, brise plusieurs violentes contre-attaques, menées jusqu’au corps-à-corps. A la tombée de la nuit, cette unité doit encore repousser à la grenade de nouvelles tentatives poussées jusqu’aux murettes du bivouac.

Cet engagement extrêmement violent a causé des pertes aux dissidents, Ouskounti lui-même est blessé, leur volonté de résistance a été brisée.

Le lendemain 26 août au point du jour, le champ de bataille est calme. L’Ouksersou paraît abandonné et les supplétifs du groupe mobile de Marrakech peuvent, en grimpant littéralement par les à-pics de la face Nord, se hisser jusqu’au sommet sans rencontrer de résistance. Le bataillon 2/7c R. T. M. pousse immédiatement deux compagnies pour les soutenir, pendant que nos supplétifs occupent le piton Sud de l’Ouksersou et poursuivent des fuyards qui se réfugient dans les ravins de la face Sud de l’Ouksersou.

Le colonel Richert, qui a conduit de bout en bout cette progression avec son sous-groupe ment sur la crête du Baddou, prend à partir de 12 heures, le commandement de l’ensemble de tous les éléments du groupe mobile de Marrakech et du groupe mobile de Meknès, qui tiennent l’Ouksersou.

Dès lors, la cote 2921 est entre nos mains. Ouskountï s’avoue vaincu et dans l’après-midi il fait sa soumission au groupe mobile des Confins.

Le même jour, la piste du Tigheghouzine à l’Amdghous était livrée à la circulation automobile.

Nettoyage du Youb (27 aout et 1 septembre).

Après la réduction du Baddou, la seule zone de la tache dissidente où nos colonnes n’avaient pas circulé était la région du Djebel Youb.

Les renseignements la représentaient comme à peu près vide de dissidents; néanmoins, malgré les difficultés de terrain de cette région, il s’agissait de la nettoyer complètement de façon à ne laisser subsister aucun foyer, même très réduit, de dissidence.

Dèsle début d’août, l’attention du général commandant le groupe mobile avait été attirée de ce côté. Un détachement de 1 goum et de 300 partisans avait été placé en observation, face à cette région, au Tizi N’Ouaghizene. En même temps, l’aviation recevait l’ordre d’explorer minutieusement le Youb et de bombarder tous les objectifs qui s’y révéleraient. Conjuguée avec les reconnaissances actives du détachemant du Tizi N’Ouaghizene, poussées jusque dans l’Amejegagh, l’action de l’aviation ne tardait pas à donner des résultats. A partir du 15 août, de nombreuses soumissions étaient enregistrées au poste d’Outerbat dont relevait cette région, et, le 19 août, 47 familles, versant 18 armes à tir rapide, représentant le gros de la dissidence dans cette zone, rentraient dans nos lignes.

Une dernière reconnaissance de quarante-huit heures du détachement du Tizi N’Ouaghizene, les 26 et 27 août, tuait 6 dissidents et ramenait 14 prisonniers, vidant ainsi complètement la zone suspecte.

Néanmoins, en vue d’élucider complètement cette question, les forces supplétives du groupe mobile de Meknès, renforcées de deux goums du cercle de Rich (Confins), réparties en trois détachements, exécutaient le 1er septembre, à titre de contrôle, une vaste battue dans le Youb-Ameksou – -Amejjiagh. Elles trouvaient le pays absolument vide. La question du Youb était donc résolue.

TACTIQUE

Toutes ces opérations qui s’échelonnent sur trois campagnes successives ont été exécutées en appliquant des principes tactiques et des procédés de combat particuliers qui ont d’ailleurs varié suivant les circonstances et dont les caractéristiques les plus intéressantes méritent d’être soulignées et discutées, à savoir

– l’emploi en masse des partisans;

– l’abandon du carré à la Bugeaud;

– la recherche systématique de la surprise.

Ces procédés ne sont pas des nouveautés et ils ne sont pas particuliers aux opérations de la région de Meknès; mais il y a lieu de remarquer qu’ils y ont été appliqués systématiquement avec plein succès en parfaite conformité d’ailleurs avec les instructions du Commandement supérieur qui, notamment avant les opérations de 1932 et de 1933, les avait en quelque sorte réglementés en précisant d’une façon nette leurs modalités d’exécution. Emploi des partisans.

Les partisans ne sont autres que des guerriers des tribus ralliées qui sont levés pour quelque temps, en vue d’une opération donnée, avec leurs chefs naturels et un encadrement très réduit d’officiers du Service des Affaires indigènes et de gradés connaissant parfaitement l’indigène. Ils possèdent naturellement les mêmes qualités que les dissidents dont ils sont les frères et dont rien ne distingue à première vue mobilité, rusticité, endurance, sens du terrain, esprit guerrier.

Toutefois, ils mettent peut-être dans la lutte un peu moins d’acharnement que ces derniers qui y sont puissamment intéressés par la défense de leurs familles et de leurs biens. Ils en ont aussi les défauts manque de discipline, tendance à combattre individuellement et à se perdre en tirailleries inutiles, prompts aussi bien à l’enthousiasme qu’au découragement, voire même à la panique, ils sont incapables d’organiser et de tenir une position.

 Mais grâce à l’embryon d’organisation que leur confie notre commandement, à l’armement et aux munitions abondantes fournis par nos soins, ils ont une supériorité certaine sur les dissidents à laquelle ils joignent généralement l’avantage du nombre. Il était séduisant de chercher à utiliser, pour combattre le dissident, le rallié de la veille et de neutraliser en quelque sorte l’un par l’autre. Cette idée fut mise en pratique dès les débuts de l’occupation et avec l’augmentation sans cesse croissante des tribus soumises, elle recevait des possibilités d’extension considérables; mais avant d’en arriver aux grandes masses de partisans comme dans les opérations qui viennent d’être étudiées, leur emploi subit des alternatives diverses de faveur et de défaveur duee le plus souvent à des conclusions hâtivement généralisées tirées d’incidents particuliers.

La région de Meknès était particulièrement favorisée à ce point de vue disposant de tribus montagnardes Beni M’Guild du Moyen Atlas, de celles de la Moulouya et à partir de 1932 des nouveaux soumis Ait Yahia du Grand Atlas, elle était en mesure de lever des contingents importants d’une bonne valeur guerrière, parfaitement adaptés et entraînés à la guerre de montagne.

Au cours des opérations de 1931-1932-1933, les partisans de Meknès ont été employés en tenant compte rigoureusement de leurs qualités, de leurs défauts, ainsi que des situations extrêmement variables qui se sont présentées. Leur emploi a donc été exempt de tout schématisme et adapté chaque fois aux conditions particulières du moment.

Il est toutefois certains principes de base qui ont conditionné cet emploi et qu’il est nécessaire d’indiquer.

Comme il a déjà été dit, les partisans ne sont aptes ni à organiser, ni à tenir une position. Leur faiblesse d’encadrement, leur organisation rudimentaire, leurs habitudes de combat individuel, enfin leur mobilité et leur sensibilité au combat, ne permettent pas de leur confier une mission de résistance sur une position défensive. I1 en résulte la nécessité de les faire soutenir très rapidement par un élément solide, sur lequel on peut compter d’une façon absolue pour tenir la position qu’ils viennent d’occuper et la mettre définitivement à l’abri de toute réaction ennemie.

Cet élément est généralement constitué en premier échelon par les goums, qui marchent à la même allure que les partisans, puis par les troupes régulières qui doivent être poussées aussi rapidement que possible dans leur sillage les troupes régulières disposent seules d’un armement et d’une organisation qui leur permettent de rendre une position défensive inexpugnable; leur arrivée immédiate dans les traces des partisans a été souvent une des conditions essentielles du succès. L’exemple du Tizi N’Hamdoun, le 5 août 1933, où le bataillon 2/7e R. T. M. est arrivé juste à temps sur cette importante position pour empêcher les partisans de refluer, est particulièrement significatif à ce point de vue.

Pour les mêmes raisons, leur puissance offensive est limitée il en découle que si l’adversaire tient des positions solidement organisées, sur lesquelles il est certain qu’il résistera à outrance, l’emploi des partisans à l’attaque de ces positions n’est pas indiqué; d’autant plus que dans ces situations, le fanatisme religieux entre généralement en ligne de compte et se traduit par des manifestations et des appels auxquels les partisans ne peuvent rester insensibles. La limite de cette puissance offensive est nettement apparue dans les combats du Tazigzaout en 1932, où précisément la résistance et le fanatisme religieux, sous la conduite du marabout Sidi el Mekki, allaient de pair.

Toutefois, ceci n’exclut pas des actions de force locales des partisans sur un point bien déterminé, mais à condition de les faire appuyer très efficacement par l’artillerie et de les soutenir immédiatement par les troupes régulières. L’emploi des partisans n’est pas non plus indiqué de nuit leur reflux, sur lequel il faut toujours compter, peut rapidement s’y transformer en panique dans laquelle les troupes régulières, surtout indigènes, de nuit, risquent de se laisser entraîner. Tout au plus, peut-on pendant la nuit leur faire gagner, par des itinéraires choisis, des bases de départ favorables, d’où au lever du jour ils seront en mesure d’être engagés utilement.

Il ressort de ces considérations que l’emploi des partisans est extrêmement variable et que tout l’art du commandement consistera à trouver, dans chaque cas particulier, le procédé qui conviendra le mieux à la situation, en s’abstenant de tout dogmatisme et de toute généralisation.

En fait, les partisans ont été employés comme suit Dans une situation imprécise, lorsque les résistances ennemies étaient indéterminées, mal connues ou lointaines, ils ont été lancés résolument en avant sur un très grand front, pour couvrir les troupes régulières et éclaircir la situation. Surprenant un adversaire qui se garde mal ou submergeant sous le nombre ses résistances fragmentaires, ils ont à peu près constamment enlevé aux moindres frais les objectifs qui leur étaient assignés. Les troupes régulières n’ont eu dans ce cas qu’à occuper le terrain conquis par les partisans et à l’organiser, pendant que ces derniers pouvaient venir se reformer en toute quiétude à l’abri de positions solidement tenues.

Elles ont pu ainsi, le plus souvent, éviter le combat offensif en marche, pour n’avoir à supporter que des retours offensifs de l’ennemi, alors que déjà en position, elles étaient en mesure de faire reprendre toute sa valeur à la supériorité écrasante de leur armement et de leurs plans de feux. Toutes les tentatives des dissidents contre les troupes régulières dans ces conditions se sont traduites pour eux par des échecs sanglants.

Ce rôle de couverture directe a été étendu sur les flancs où il a été particulièrement utile lorsque les troupes régulières avaient à progresser en bordure de zones montagneuses qui leur étaient difficilement accessibles. Cette couverture latérale a été assurée d’une façon particulièrement brillante en 1932 par les partisans du colonel Martin, lorsque le groupe mobile de Meknès se portait d’Agoudim en direction d’Anefgou avec, sur son flanc gauche, l’énorme barrière du Takdart, de l’Akdar, de l’Ouigharacene et du Tanghort.

Cette action de couverture a même pu se transformer en une large manœuvre enveloppante sur les arrières de l’ennemi menée par les seuls supplétifs qui a été déterminante dans le succès de la manoeuvre d’Anefgou mais là encore, le 13 juillet 1932, les partisans, dans leur raid audacieux sur Tirgliist étaient en mesure d’être soutenus très rapidement par les réguliers des gros du groupe mobile qui avaient pour objectif les hauteurs dominant Anefgou, donc à proximité de Tirghist.

Dans des situations toutes différentes, lorsque l’ennemi était alerté et tenait ses positions en permanence avec des postes de garde, les partisans ont encore pu être employés; mais, dans ce cas, leur emploi en masse eût été dangereux et coûteux. On lui a substitué des petits groupes de partisans sélectionnés, bien entrainés à la grenade, commandés par des « Baroudeurs » connus, qui marchaient en tête des troupes régulières avec mission d’enlever par surprise tel ou tel poste ennemi s’ils échouaient, l’affaire devait être immédiatement reprise en forces par les troupes régulières.

 C’est cet emploi spécial qui avait été prévu pour l’enlèvement du Tarirecht au petit jour le 8 juillet. Mais devant les événements qui firent suspendre la manœuvre de nuit, le Commandement se trouva dans la nécessité de monter de jour une nouvelle

manœuvre dans laquelle les partisans jouèrent un tout autre rôle ce sont eux qui furent chargés d’enlever l’extrémité ouest du Tarirecht dans la matinée, bien qu’elle fût très solidement tenue par l’ennemi; mais leur mouvement ne fut déclenché qu’après des bombardements répétés d’aviation, une sérieuse préparation d’artillerie qui se transforma en un appui direct efficace et dès que l’objectif fut atteint, un, puis deux bataillons avec de l’artillerie furent immédiatement chargés de relever les partisans.

Cet exemple de Tarirecht, où, dans la même journée, le Commandement fut amené à ordonner deux emplois totalement différents des partisans sur un même point, montre bien avec quelle souplesse il y a lieu de les utiliser. En résumé, l’emploi des partisans est une question fort délicate si parfois on a pu entendre à son sujet des opinions absolument divergentes, c’est que les possibilités des partisans sont très variables suivant la situation à chaque cas particulier correspond un emploi particulier. Leur utilisation reste donc avant tout une affaire d’expérience personnelle, de jugement et d’appréciation saine d’une situation.

Abandon du carré à la Bugeaud.

Une autre particularité de ces opérations a été l’abandon du carré à la Bugeaud.

Le carré à la Bugeaud, qui a rendu de si grands services au début de notre pénétration au Maroc, ne pouvait être conservé pour diverses raisons; il était nécessaire de trouver des formations de marche et de combat mieux adaptées aux particularités nouvelles de la lutte.

Il est certain que le maréchal Bugeaud, qui fut, aussi bien en Espagne et dans les Alpes qu’en Algérie, essentiellement un adaptateur et un ennemi des schémas, aurait aujourd’hui au Maroc répudié lui-même le carré qui porte son nom.

Alors que le carré conservait encore une grande partie de sa valeur quand nous opérions en Chaouia ou dans les régions moyennement accidentées qui bordent l’Atlas, il devait disparaître dès que nous pénétrerions dans la montagne.

En montagne, le carré ne peut plus se déplacer en conservant sa forme et la soudure rigoureuse entre ses éléments qui en constitue la principale force. Tantôt il se produit des trous causés par les accidents de terrain qui créent à l’intérieur du carré des flancs découverts dangereux, tantôt, au passage d’un défilé, le dispositif se resserre étroitement par l’afflux de toutes les unités au seul passage praticable, et le carré s’étire à l’excès ne présentant plus qu’un front étroit pour une longueur démesurée.

Enfin, avec les armes à tir rapide et à longue portée dont sont abondamment pourvus les dissidents, le carré, avec ses impedimenta au centre, devient une magnifique cible sur laquelle, d’une position dominante, facile à trouver en montagne, on peut tirer à coup sûr.

L’emploi du carré, s’il garantissait bien dans toutes les directions de tout risque, avait le grave inconvénient de fixer une répartition des forces ne varietur quels que soient le terrain et les événements de combat. La presque totalité des forces se trouvait dépensée à couvrir les faces et il ne restait au chef pour manœuvrer que sa réserve quand la formation du carré lui en laissait une. Or, contre notre adversaire actuel, dont la mobilité est une des principales caractéristiques, une de nos armes la plus efficace est la manœuvre; le carré à la Bugeaud restreignait singulièrement cette possibilité.

De plus, son grand mérite, qui était de mettre à l’abri tous les impedimenta et les convois, allait perdre de son intérêt avec la forme nouvelle qu’allait prendre les opérations.

En montagne, il n’est plus possible de lancer vers un objectif lointain à 3 ou 4 journées de marche des forces, qui, rompant tout contact avec l’arrière, vont contraindre l’ennemi au combat. Les barrières montagneuses se refermeraient rapidement derrière elles, et privées de toute communication, elles n’auraient qu’à s’ouvrir péniblement le chemin du retour.

La question des communications y est capitale et il n’est possible d’aller de l’avant qu’avec derrière soi un réseau de communications sûres et bien établies. Les avances vont donc se faire plus méthodiques et prudentes en organisant soigneusement les arrières. Plus que partout ailleurs la pénétration doit revêtir en montagne le caractère d’une organisation qui marche.

Dans ces conditions, les opérations ne seront plus des pointes profondes poussées chez l’adversaire, mais un déplacement continu, sinon de tout le front, du moins des parties importantes du front. A chacun de ces déplacements de faible portée, mais d’une grande amplitude frontale, l’ennemi n’a plus la possibilité en débordant par les ailes de se reformer sur nos arrières sans risquer de se voir complètement coupé par notre nouveau front. Il en résulte qu’à chaque avance les arrières sont relativement en sûreté et que les convois, garantis par le dispositif de toute attaque en forces, peuvent circuler avec de simples sécurités sans avoir besoin de la protection hermétique du carré. Libéré de cette lourde servitude de la garde du convoi, le commandant du groupe mobile pouvait dès lors articuler librement ses forces en groupements tactiques, uniquement en fonction de sa manœuvre et du terrain. Cette nouvelle répartition des troupes en groupements donne une grande souplesse au dispositif et confère des possibilités de manœuvre beaucoup plus étendues.

Rigoureusement adaptés au terrain et à la situation, les groupements peuvent, soit agissant parallèlement, permettre une extension considérable du front, soit agissant concentriquement, réaliser des concentrations de forces sur des points importants ou des menaces sur les arriérer de l’ennemi.

Constamment disponibles entre les mains du commandant du groupe mobile, ils lui laissent la possibilité de réaliser les combinaisons les plus variées avec l’articulation nouvelle en groupements, les forces affectées à une opération redeviennent en totalité disponibles pour la manœuvre, alors qu’avec le carré elles se trouvaient en grande partie immobilisées par la rigidité du système.

La surprise.

Dans toutes les opérations militaires, la surprise a. toujours donné un bénéfice considérable à celui qui a su en profiter. Elle a été systématiquement recherchée au cours de toutes les opérations. D’abord la surprise stratégique. Par tous les moyens on s’est efforcé de dissimuler aux dissidents nos préparatifs et l’acheminement des troupes sur la base de concentration; mais le problème à résoudre se heurtait à des difficultés presque insurmontables. Toute opération militaire en pays vierge et sans ressource comme celui de la dissidence nécessitait l’établissement de voies de communication, la constitution d’une base et l’apport d’approvisionnements importants.

 Or, quelles que soient les précautions prises, il est bien difficile de dissimuler ces préparatifs il est aussi impossible de camoufler les travaux de piste et les hangars d’aviaLion, que d’empêcher les camions de soulever des nuages de poussière sur lo& pistes, et le dissident qui commence à avoir une certaine expérience de nos procédés ne s’y trompe pas il sait parfaitement discerner les véritables indices avant-coureurs d’une entreprise contre lui.

Néanmoins tout fut mis en oeuvre pour réaliser la surprise totale marches de nuit pour les unités gagnant le front, bivouacs dissimulés, interdiction d’allumer les feux et de circuler, suppression de la base avant le jour .

Malgré toutes ces précautions, l’incident des Imetchimene en 1931, l’occupation du Tizi N’Ighil en 1932, l’attaque du Tarirecht en 1933, prouvent que l’ennemi s’attendait à notre avance et que la surprise stratégique n’a pu être réalisée que très partiellement. Par contre, la surprise tactique, qui au fond est seule essentielle, a toujours été réalisée, sauf au Tarirecht, et par un procédé extrêmement simple qui, malgré sa répétition, a toujours réussi sauf l’exception ci-dessus la marche de nuit. Ce procédé est avant tout basé sur les habitudes et la psychologie de l’adversaire. Le dissident n’est pas un mobilisé, certes il est prêt à mourir pour défendre sa famille, ses biens, son village, mais précisément la proximité de toutes ces choses lui enlève une grande partie de sa liberté d’action guerrière. Il connaît parfaitement les positions qui commandent son pays et dès que le combat commencera, il volera en assurer la défense, mais absorbé par ses occupations journalières, il répugne à en assurer la garde permanente, surtout la nuit.

Quand le danger menace, les Amghars arrivent à grand peine à y constituer des postes de garde, qui voient leurs effectifs se réduire singulièrement pendant la nuit. Dans ces conditions, en opérant de nuit, en arrivant au petit jour sur les objectifs, on a de grandes chances de les trouver sinon inoccupés, du moins uniquement tenus par quelques guetteurs qui donnent bien l’alarme, mais qui, rapidement débordés, sont obligés de se replier sans avoir donné le temps au gros des guerriers de la tribu de venir les renforcer.

Même si les positions doivent être défendues à outrance, comme c’était le cas au Tazigzaout, le service de garde est très réduit et à moins que l’adversaire ne connaisse le jour exact de notre avance, il ne conserve en permanence sur les points importants qu’un effectif très faible incapable de résister à un mouvement d’envergure. C’est en fait ce qui s’est pMsé dans les combats des 5, 7 et 11 septembre 1932 au Tazigzaout et du 8 juillet 1933 au Tanghort.

Nous avons pu atteindre de nuit nos objectifs presque sans perte en bousculant les guetteurs ennemis, la majorité de nos pertes n’a été causée que par la réaction adverse. La seule précaution à prendre mais capitale c’est de calculer très exactement les mouvements de nuit pour ne se trouver sur les objectifs qu’au petit jour, de façon à éviter que le retour offensif de l’adversaire se produise dans l’obscurité. Dans le combat de nuit, notre organisation et notre armement ne peuvent jouer à plein, au contraire, la valeur individuelle des combattants, qui est remarquable chez les dissidents, retrouve dans le combat rapproché et le corps à corps toute sa supériorité l’incident du « Piton des Cèdres c le 7 septembre 1932, illustre tragiquement l’importance du moment de l’arrivée sur l’objectif.

Le seul point à obtenir pour réaliser la surprise consiste à laisser les dissidents dans l’indécision sur le jour de nos attaques, ce résultat a été à peu près constamment atteint et la marche de nuit qui permettait effectivement de réaliser la surprise, malgré les fatigues qu’elle impose à la troupe, a toujours été bien accueillie par elle, car elle s’est rapidement rendu compte que ce procédé était celui qui permettait de remplir la mission aux moindres frais.

CONCLUSION

Ainsi, après trois années de dures campagnes au cours desquelles troupes, services, État-major, Affaires indigènes de la région de Meknès se sont prodiguées une étape décisive dans la pacification du Maroc a été franchie. Les tribus de la haute montagne, qui paraissaient absolument réfractaires à notre pénétration, après avoir essayé d’échapper à notre emprise par les armes et par la fuite, ont finalement accepté en toute loyauté l’ordre nouveau que nous venions leur apporter. Le résidu de la dissidence du Moyen Atlas et du Tadla qui se rassemblait depuis dix ans dans le Haut Atlas où il se croyait à l’abri de nos coups a dû lui aussi, après le Tazigzaout et le Baddou, subir notre loi.

Ces résultats n’ont pu être obtenus qu’après une lutte opiniâtre et des combats acharnés, mais cela n’a pas dépendu de nous nous nous sommes efforcés constamment de réduire cette action guerrière au minimum et dès que le bruit des armes a cessé, nous nous sommes immédiatement attachés à l’œuvre plus humaine et la seule coloniale du ralliement des populations autour de nous et de la mise en valeur du sol.

Notre action, loin d’être destructive, a été éminemment constructive. Nos colonnes n’ont pas fait le désert devant elles mais intégré dans le Maroc français une vaste province avec ses populations, ses richesses et ses beautés naturelles.

Tous les artisans de cette œuvre, depuis le plus humble jusqu’au plus grand, dans leur tâche modeste, silencieuse et souvent obscure, ont bien mérité du pays. Dangers et aléas du combat, fatigues, privations, maladies, rigueurs du climat et de l’altitude ils ont tout supporté avec la même gaieté, la même bonne humeur, le même stoïcisme. Certes, les témoignages officiels de satisfaction ne leur ont pas manqué; mais leur plus belle récompense a été de voir immédiatement dans leurs traces les villages se repeupler, les moissons grandir et un pays tout entier renaître véritablement à la vie.

Ils ont, une fois de plus, magnifiquement mis en pratique dans son sens le plus large, la belle devise de leur grand devancier Ense et oyab’o.

Lieutenant-Colonel breveté LANÇON.

Lire aussi

Dans le Saghro Oriental : Imi – n – tourza , Tanout N’haddou ichou et Igherm amazdar

  Archive recueillie et adaptée pour la publication par Lahcen GHAZOUI, Le texte affiché peut comporter …

Aller à la barre d’outils