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Le siège du Djebel Sagho ou La guerre d’usure sur les « frontières du monde vivant ».

Nous trouvons dans un journal de Casablanca, la Vigie Marocaine, de nouveaux détails sur les combats du Die-bel Sagho qui complètent heureusement l’article du « Limousin de Paris » publié dans notre dernier numéro. Voici les principaux passages des articles de ce journal — en nous excusant encore pour les conneries patriotardes dont ils sont émaillés :

Le bloc central du Djebel Sagho semblait déjà ceinturé, contraint à une prompte soumission. A la vérité, son relief incroyablement tourmenté, le rempart de son caractère inhospitalier, le mystère de son silence n’étaient pas sans provoquer dans le commandement quelques soupçons.
Les maigres palmeraies des abords immédiats de la montagne, les ksour rares et pauvres et, au surplus, désertés, semblaient bien indiquer que nous n’avancions plus dans l’habitat permanent, provisoire, ou même possible, d’êtres humains. La flore rabougrie, torturée, l’absence totale d’animaux sauvages, fauves à pelage ou à plumes, constituaient autant d’indices tendant à démontrer que nous avions atteint la limite des terres ingrates, la frontière même du monde vivant.

Quand on pénétra pour la première fois au cœur du Grand Atlas central, dont les chaînons sont coupés de cluses profondes, dont les vallées sont enchevêtrées et chaotiques, on pensa ne plus risquer de jamais rencontrer dans la nature de pires reliefs. On épuisa à peu près toutes les ressources de la littérature en descriptions, en comparaison? en allégories. II faudrait un vocabulaire nouveau pour dépeindre le cadre véritablement infernal dans lequel viennent de se dérouler les opérations récentes.
A contempler ce relief hérissé de pointes et de pyramides, on pense à une ébullition qu’un phénomène géologique aurait brusquement Fée, Toute la terminologie comparative dans la topographie et de l’orographie peut ici trouver sa place.
Toutes les formes de profil, celles qu’on voit partout et celles qu’on ne peut voir que là, sont rassemblées: voilà la montagne en dos de chameau, en téton, en casque, avec un cimier crénelé; voilà la crête en dents de scie, en ballon, en trapèze; voilà la falaise en tuyaux d’orgues, en strates; voilà le Piton Noir, la Cathédrale, la Chapelle. Tous les caprices d’une nature exaspérée, toutes les fantaisies d’une terre en bouleversement, toutes les anomalies d’un séisme interrompu en pleine évolution sont là sous nos yeux, évoquant les périodes les plus tourmentées de l’histoire des mondes.

Mais comment dépeindre, avec des mets, ce nouvel enfer du Dante ?
Pourtant, qu’étaient devenus nos adversaires ? Le blocus était trop serré, la surveillance trop vigilante pour qu’ils aient pu, en bloc, passer à travers les mailles du filet et se réfugier en des lieux moins menacés.
Cinq cents guerriers accompagnés de femmes et d’enfants, poussant devant eux des troupeaux nombreux, butin des récentes rapines (1), ne pouvaient ainsi s’être volatilisés en quelques jours à travers un pays coupé de ravins et dont nous tenions les débouchés principaux. Toutes les hypothèses commandaient donc la prudence, et l’investissement méthodique de ce qu’on appelait déjà le plateau des Aiguilles fut entrepris.
Pendant que le général Catroux disposait ses effectifs, en demi-cercle, sur toute la partie Ouest du secteur, le général Giraud prenait à son compte le secteur Est et comblait ce qui restait de la circonférence.
Ces préliminaires n’étaient pas superflus: ils obligèrent enfin l’ennemi à se démasquer et, du même coup, à faire connaître ses repères, ses possibilités de combat, ses moyens de résistance.

Aussitôt, de notre côté, les dispositions étaient prises: à partir du 20 février, se poussant de sommet en sommet, grimpant aux parois verticales des ravins, se hissant jusqu’à la pointe des aiguilles, nos divers groupes occupaient autour du bloc dissident des positions d’où, à l’abri de solides murettes de pierres sèches, ils pouvaient répondre, coup pour coup, au tir malheureusement trop précis de l’adversaire.
Cette manœuvre n’était pas sans mérite, ni hélas ! sans péril.

Le général Giraud, de dos, parlant avec Asso ou Baslam
Le général Giraud, de dos, parlant avec Asso ou Baslam

Prudemment accroupis dans des trous naturels creusés dans la montagne, ayant, presque partout, l’avantage de 1 altitude, les dissidents avaient tout le loisir d’ajuster leur t’r et de ne pas gaspiller leurs munitions.
Déjà, au cours d’une brève préparation d’artillerie, le 1ieutenant-colonel Chardon, adjoint au général Catroux, avait été accidentellement blessé. Alors qu’à quelques mètres en avant d’une pièce de 65 de montagne, il observait les points de chute, une fusée fit long feu; l’obus, ralenti dans sa course, faisait basculer le tube et, finalement, éclatait à quelques mètres de son point de départ. Le lieutenant-colonel Chardon, atteint au visage par un éclat, devait être d’urgence transporté à l’hôpital de Casablanca.

Par ailleurs, les irréductibles du Djebel Sagho devaient faire, hélas ! d’autres victimes, Les officiers des affaires indigènes, avec la belle crânerie qui fait l’honneur de ce corps d’élite, étaient, à la tête des harkas et des goums, les plus exposés. Ils partagèrent, avec ceux de la Légion, la suprême gloire de tomber parmi les premiers.
Cependant, autour des rebelles, l’étreinte se faisait chaque jour plus étroite. Isolés sur deux massifs reliés entre eux par un inextricable chaos de gorges profondes, de pics élancés et de chaînons désordonnés, ils opposaient à toute nouvelle avance une résistance farouche et désespérée.

Sur le rocher dénommé par nous le « Piton Noir » et qui constituait l’objectif principal du groupe des confins, le détachement du colonel Despas avait réussi à s’accrocher et à organiser sa position à moins de 200 mètres des abris de l’ennemi.
En peu de jours, la situation de nos adversaires devenait intenable. C’est alors qu’au matin du 28 février, ils tentèrent une sortie vers le Nord et rencontrèrent les goumiers du capitaine de Bournazel.
Galvanisés par leur chef et, bien que dominés par le feu de leurs assaillants qui tiraient de haut en bas, et qui, à défaut, se contentaient de laisser rouler sur les pentes de lourds blocs de rochers, les héroïques goumiers de Rissani auxquels s’était joint en renfort un groupe de légionnaires de la compagnie motorisée, firent merveille.


Puis Bournazel tomba, mortellement frappé; puis Brenklé, de la Légion, puis d’autres.
La mort de Bournazel, le téméraire officier au dolman rouge, fut plus qu’une perte irréparable; ce fut, pour ses goumiers et partisans qui le vénéraient comme un demi-dieu, un coup moral et sentimental qui, un instant, glaça leur ardeur.
Le blocus patient des dissidents, nichés dans des cavernes comme des émouchets dans les trous d’une muraille, commença alors aussitôt après la contre-attaque brisée du 28 février. De même que nous avions compris que nous nous élancerions en vain à l’assaut des aiguilles hostiles, les assiégés s’étaient persuadés de l’inanité de tout effort tenté par eux pour briser le cercle de fer que nous avions tendu autour d’eux.
A peine fîmes-nous à deux ou trois reprises, avec des éléments légers, en des points choisis, un petit bond en avant pour resserrer notre investissement et assurer notre supériorité. C’est ainsi que, dans les tout premiers jours de mars, deux nouveaux pitons furent occupés qui nous permettaient de tenir sous nos feux tous les points d’eau de l’adversaire et de lui en défendre pratiquement l’accès.
Ces dernières manœuvres marquent le commencement d’une période importante de la lutte. Nous allons, désormais, selon les directives nouvelles du commandement supérieur qu’exerce le général Huré, fixé, de sa personne, à Bou Malem, demander tout à la patience et au temps. L’ennemi qui se montre avare de munitions ne dédaigne cependant aucun objectif visible. Le moindre geste au-dessus des murettes est salué d’une balle. Les képis d’officiers sont les buts favoris; les tirs isolés accusent une grande précision.

croquis de jbel saghro par les mains du capitan bournazel
Croquis de jbel Saghro par les mains du capitan Bournazel

De notre côté, nous sommes parvenus à interdire à peu près totalement tout mouvement pendant le jour. Nos guetteurs, derrière des pare-balles rehaussés, au fond d’éléments de tranchées creusées et orientées avec soin, montent une garde sans défaillance. De l’aube à la nuit tombée, des avions de surveillance surveillent sans arrêt le secteur, demeurent en liaison constante par T.S.F. ou messages lestés avec les diverses unités. La nuit, à intervalles irréguliers, les sources, les moindres poches d’eau, repérés avec précision, reçoivent des obus qui délimitent irrémédiablement les zones interdites, marquent les points vers lesquels il est dangereux de s’aventurer.
Dans nos lignes, nous avons organisé, par des itinéraires abrités, le ravitaillement de nos divers groupes. Les gros camions qui parviennent jusqu’au pied du poste de commandement du général Giraud approvisionnent une base importante d’où partent quotidiennement des convois de mulets à destination des divers postes du secteur.
Ce n’est qu’après plus d’un mois de ce siège que la poignée de vaillants qui, armée de simples fusils, avait tenu en échec l’armée française munie de mitrailleuses, de canons, d’avions et de camions, et lui avait infligé des pertes supérieures à son propre effectif — consentit enfin à se rendre.
Hommage à eux !

Recueils et adaptation à la publication :Lahcen GHAZOUI  

Source: Collection de la révolution prolétarienne 

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