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L’achèvement de la pacification marocaine

Archive recueillie et adaptée pour la publication par :Lahcen GHAZOUI

Des hommages éclatants juste tribut paye par le pays à un grand serviteur ont été rendus ces temps derniers à l’œuvre coloniale du Maréchal Lyautey. En voici un nouveau que l’on voudrait modestement y joindre, en retraçant, la phase, d’achèvement, de la pacification du Maroc, phase conduite par une équipe d’hommes formés à l’école, guidés par l’esprit et les méthodes de ce grand chef.

 Lyautey appartenait en effet à cette classe de constructeurs qui bâtissant pour l’avenir et embrassant leur tâche par-delà leur présence réelle et leur existence limitée, conçoivent à longue portée et, après avoir tracé leurs plans, préparent les hommes qui avec ou après eux les réaliseront intégralement. Et c’est ainsi que, bien qu’éloigné du Maroc depuis 1925, le Maréchal Lyautey a animé de son large esprit à la fois Imaginatif, réaliste et humain, l’action féconde de pacification qui réduisant toutes les dissidences, a donné à l’empire protégé une souveraineté totale à l’intérieur de ses limites naturelles.

La frontière méridionale du Maroc est aujourd’hui sur l’Oued Draa. L’honneur et le mérite premiers en vont au Maréchal qui depuis longtemps avait fixé ce but à notre effort pacificateur. Mais à côté de ce nom considérable, ceux des continuateurs de l’œuvre, les résidents généraux, Lucien Saint et Henri Ponsot, doivent être évoqués, car ce sont; eux qui traduisirent l’intention en actes et se chargèrent de la lourde responsabilité d’aller jusqu’au bout de l’idée; ce sont eux qui, pénétrés de la nécessité de sécurité nationale que, représentait, dans l’ère névralgique de l’après-guerre, la pacification totale du Maroc, et appuyés par des gouvernements que guidait

Quelle qu’en fut la nuance politique le même souci patriotique décidèrent du programme. ~ réaliser, nuancèrent l’effort et soutinrent de leur autorité les chefs militaires auxquels il incombait de faire réussir 1 entreprise avec le maximum de résultats et le minimum de pertes en vies humaines. Ceux-ci ne marchandent point leur gratitude à ceux-là qui, en leur faisant confiance, leur permirent pour le bien du pays et son succès.

Cette confiance, reposait sur la certitude qu’avaient les chefs du protectorat que les chefs militaires ne concevaient point des opérations de pacification comme une action de force, mais, au contraire, comme une manœuvre à effet d’intimidation, appliquée en soutien d’un effort politique dont elle hâterait le résultat. Ils savaient que la méthode du Maréchal Lyautey demeurait celle de l’école militaire marocaine, méthode dont l’officier de renseignements était l’instrument primordial.

 Ils savaient que suivant une règle d’efficacité éprouvée, les tribus dissidentes seraient avant toutes choses, soumises au travail, de rapprochement et d’attraction du service: des Affaires Indigènes et que l’appareil militaire avec son déploiement impressionnant, n’interviendrait que pour accélérer la ~maturation des fruits procurés par l’action politique. Ils étaient assurés que partout où la décision pourrait sortir de la seule démonstration pacifique de notre force, le combat serait volontairement évité, et que les chefs, du petit au grand, tireraient plus d’honneur d’une soumission recueillie sans coup férir que de l’affaire la plus brillante. Ils savaient aussi que les généraux responsables n’ignoraient point la psychologie des indigènes, qu’ils en connaissaient les moteurs, discernaient avec un sens averti le moment où il fallait attendre et celui où l’on pouvait oser, et que I ‘utilisation du coup de force ne serait mise en œuvre que tous moyens pacifiques de persuasion épuisés. -il .Cette .doctrine d’opérations n’avait-elle pas rencontré son Hdèlcct convaincant interprète auprès de M. Lucien Saint, en.la personne de son directeur général des Affaires Indigènes, le Général Noguès P Soldat de talent et politique réfléchi, initié aux questions marocaines aux côtés du Maréchal, puis dans L’exercice d’un important commandement, le Général Noguès a été, à l’heure où le gouvernement décida d’accélérer et d’achever la pacification, le promoteur le plus autorisé des principes a:~ppliquer et du programme à suivre.

Ses avis ont été aussi de grand poids auprès du Résident général, quand celui-ci eut à faire te choix des hommes qui seraient susceptibles d’être les ouvriers de la tâche à la fois prudente et énergique, attractive et non brutale, constructive et non destructive qu’il comptait réaliser pour faire vivre sous le signe de la paix et de la sécurité, des régions où régnaient le désordre et l’anarchie.

La direction militaire de la pacification fut confiée au Général Hure, aussi versé dans la conduite des opérations ‘de guerre que rompu aux affaires politiques ‘et qui, durant quatre années, à la tête de la région de Marrakech, venait de gagner au Protectorat, par un jeu politique habile et sans faire intervenir la force, de vastes étendues de territoires.

Au commandement des régions appelées à faire pression concentrique sur la dissidence, furent placés respectivement le Général Goudot à Meknès, le Général Giraud à Bou-Denib, le Général Catroux à Marrakech, et le Général de Loustal au Tadla. Avec des personnalités différentes, ces généraux tiraient de leur carrière et de leur caractère, et, certains de leur notoriété, des titres à la confiance du Résident. La diversité même de leurs tempéraments et de leurs tendances devait être pour le chef qui avait à les manier, un élément de force et un moyen de nuancer les missions. Tous cependant s’unissaient dans le même souci psychologique de frapper le moral de la dissidence et leurs plans, comme leurs dispositifs militaires visaient uniformément à placer l’adversaire en telle situation que sentant la partie perdue, il déposât les armes sans combat. Et cette même préoccupation avare de sang et prodigue de résultats se trouvait à la base des combinaisons du directeur des opérations.

Tels furent les chefs et telle fut leur méthode. Aux succès si complets qu’ils obtinrent de ig3i à ig3/t, ils associent avec gratitude les troupes magnifiques qu’ils commandèrent et qui ardentes, entrainées, et animées d’un esprit de sacrifice admirable, vainquirent les obstacles considérables qu’un terrain horriblement tourmenté et un ennemi sachant la guerre leur opposaient. IIs partagent aussi le mérite de leur réussite avec leur remarquable corps des Affaires Indigènes, dont le savant labeur leur prépara les voies, aussi bien par l’approche politique que par le travail de renseignements, et qui, le succès militaire acquis, l’exploita généreusement et réussit à transformer l’ennemi de la veille en associé du lendemain.

Transformer les dissidents en associés, tel était bien le but, maintes fois énoncé par le Maréchal Lyautey, que poursuivait notre pacification et tel était l’acte qui seul pouvait la rendre efficiente. Et ceci, non pas seulement dans un esprit d’humanité auquel notre race est encline, ma.is aussi à des fins moins désintéressées et pourtant primordiales de sécurité nationale. On conçoit, en effet, les- risques et les hypothèques qu’un Maroc non entièrement soumis eût fait peser, au cas d’un nouveau conflit en Europe, sur notre politique de guerre et sur la libre utilisation de nos moyens. On comprend que la survivance d’une dissidence active et bien armée dans les réduits de la montagne ou au voisinage du Sahara, eut offert un point d’appui à un ennemi extérieur, ainsi qu’un noyau d’agrégation aux mécontents ou révoltés latents de notre Afrique du Nord. Et on saisit que pour neutraliser un tel foyer et assurer à la défense nationale le bénéfice des ressources du Maroc, il eut fallu maintenir à la garde du pays de nombreux bataillons si nécessaires pourtant sur les fronts d’Europe. Or, le salut de la patrie exigeait qu’en guerre, nos possessions nous fussent un secours et non une source de faiblesse. Et c’est ainsi que l’établissement de la paix au Maroc condition de la paix dans toute notre Afrique du Nord s’avérait comme un des facteurs déterminants du succès de nos armes en Europe. Et c’est pour obéir à cette réalité impérative que les gouvernements successifs ont tenu pour un devoir national d’achever, d’urgence, la pacification.

Ainsi succédait, sur le plan des nécessités, à la notion de ce qu’on a appelé « le Maroc utile », celle plus ample et plus objective du « Maroc indispensable ». Ce Maroc indispensable et encore dissident se développait sur un arc de cercle de quatorze cents kilomètres de l’Oued-el-Abid à l’Atlantique, par le Haut-Atlas, le Tafilalet, le Djebel-Saghro, et l’Anti-Atlas. Constitué surtout par des massifs élevés et jusque-là inviolés, il présentait entre les alignements montagneux ‘parallèles de l’Atlas et du système Djebel-Saghro Anti-Atlas, un large sillon joignant Agadir à Bou-Denib, par les vallées du Dades et du Todra-Ferkla, et qui sectionnait en deux tronçons le bloc dissident. Le tronçon nord ou du Haut-Atlas était enserré à l’ouest par la vallée de l’Oued Ahansal, au nord par celle de l’Oued-eI-Abid, à l’est par celle du Ziz. Le tronçon sud, celui de l’Anti-Atlas, Saghro, Tafilalet, s’inscrivait entre le sillon Agadir, Boudnib et le cours Moyen et inférieur de l’Oued Draa.

 Le plan général de pacification arrêté par le Général Huré en accord avec M. Lucien Saint, visait à réduire d’abord le secteur du Haut-Atlas, puis à reporter les efforts sur le secteur de l’Anti-Atlas, Djebel-Saghro, où il était cependant entendu que toute occasion favorable à une poussée en « tache d’huile)) serait saisie et exploitée sans attendre.

Le haut et difficile réduit du Haut-Atlas devait être, aux~ termes du plan du Général Hure, abordé concentriquement par les Généraux Goudot et de Loustal partant du nord, le Général Catroux partant de l’ouest et du sud, le Général Giraud débouchant du sud et de l’est. Les bases de départ de ces généraux commandant les divers groupes d’opérations étaient marquées par les vallées mentionnées plus haut et ceinturant le massif d’une sorte de fossé, maie certaines de ces bases étaient à conquérir. La campagne de tQ3i nous les donna. Après, en effet, que dans “les mois d’été le Général de Loustal eut bordé et dépassé l’Oued-el-Abid et ‘que le Général Goudot se fut intimé dans la région des sources de la Moulouya, l’hiver venu, les Généraux Giraud et Catroux progressant l’un vers l’autre, occupaient respectivement le bas Oued Gheris et le Todra, puis faisaient leur jonction au Ferkla. De ce fait, la totalité du sillon Agadir, Bou-Denib tombait entre nos’mains et la dissidence du: sud était séparée de celle du nord; ‘Entre temps, et pour’libérer ses arrières du danger que recelait le Taïilàlet, base diction de dissidents entreprenants; le Général Giraud avait par une brillante manœuvre occupé cette grande oasis et en avait chassé nos adversaires, l’agitateur Belkacem N’Gadi et le groupe guerrier et résolu des Ait Hamou. ‘Simultanément, le Général Catroux; pour empêcher que les dissidents refoulés du Tafilalet ne vinssent s’établir dans les palmeraies du coude ‘du-Draa, et n’y créassent un nouveau foyer dangereux- pour’la patXi poussait ses colonnes vers le sud à 200 kilomètres en aval de Ouarzazate et s’installait au Ternata, d’où il tenait en respect nos adversaires. L’été désigna vit nos colonnes pénétrer profondément le Haut-Atlas par le nord, l’est et l’ouest et atteindre sur sa rive droite la ligne d’eau de Assif Melloul, Haut-Oued Ziz. Tandis,en effet, que Marrakech débouchant du confluent Oued-ElAbid, Oued Ahansal, forçait le pays Ait-Isha et occupait le bas Assif Melloul et le haut Ahansal, le Tadla à sa gauche, escaladait le plateau des Lacs et maîtrisait le cours moyen de l’Assif MeHouI-Meknës le prolongeait vers l’est et les Confins s’installaient près des sources du Ziz.

Cette campagne nous avait portés au contact des montagnards Ait IIadidou et Ait Moghad, frustes guerriers réputés irréductibles. L’hiver fut employé à essayer de les rapprocher de nous par la politique, mais il s’avéra que nos avances rencontraient l’hostilité déclarée de chefs religieux locaux qui avaient tout empire sur l’esprit de ces rudes populations et qu’il faudrait obtenir par la contrainte les soumissions que les moyens pacifiques ne procuraient point.

Tandis que se préparait la future campagne d’été du Haut Atlas, les Généraux Giraud et Catroux faisaient faire dans le sud, un bond considérable à nos lignes. Le premier, après avoir nettoyé l’Ougnat, repaire de bandes dangereuses, occupait en novembre igSa, les palmeraies d’Alnif et de Fezzou au sud-est du Djebel Saghro. Le second, qui, dans le courant de l’été avait pu libérer son front des Ait Hamou et de Beikacem N’Gadi, pénétrait sans coup férir dans les districts du Coude du Draa, puis remontant au nord-est, il occupait le Tazzarine et le Taghbalt où il faisait jonction avec le Général Giraud. Cette action combinée avait pour conséquence que du Tafilalet au Djebel Bani, sur un front de 800 kilomètres, tout le pays présaharien nous obéissait et qu’au sud du Haut-Atlas il ne subsistait en dissidence que l’îlot montagneux de Djebel Saghro oriental.

Ce massif du Saghro, déchiqueté, de haut relief et mal reconnu, était occupé par une dissidence des plus actives et des plus décidées à la résistance, représentée par la fleur des guerriers Ait Atta. Confiants dans le caractère d’inviolabilité qu’une prédiction conférait au Saghro, ces guerriers repoussaient avec hauteur nos avances et multipliaient les coups de main hardis et sanglants contre la zone soumise. Le Saghro était un danger pour la paix du pays et, circonstance plus grave, il risquait, s’il n’était point neutralisé avant les opérations d’été dans le haut Atlas, de devenir en même temps qu’une base d’action contre nos arrières, un lieu de recueil pour ceux des dissidents du nord qui nous échapperaient. La levée de l’hypothèque du Saghro s’imposait donc d’urgence.

Le Résident général et le Général Hure se trouvèrent d’accord avec les Généraux Giraud ‘et Catroux pour y procéder. L’opération du Saghro comptera parmi les plus glorieuses et les plus dures que nos troupes eurent à mener. Dans une première phase, du 3 au 6 février, des colonnes concentriques dirigées par le Général Catroux pénétrèrent te massif sur une profondeur variant entre 50 et ~o kilomètres, faisant tomber successivement de fortes positions de défense à des altitudes dépassant a.5oo mètres et rejetant l’ennemi dans un réduit central, le massif des Aiguilles, de dimensions restreintes, mais protégé par des escarpements abrupts. Dans une seconde phase, sous le commandement du Général Huré, les Généraux Catroux et Giraud, usant des procédés de la guerre de siège, resserrant l’étreinte autour du massif des Aiguilles et gagnant méthodiquement du terrain, réduisirent à merci les dissidents dont la soumission fut obtenue le 25 mars ic)33.

Le Saghro à peine soumis et en prévision des opérations d’été dans le Haut-Atlas, le Général Catroux tirant parti d’un heureux travail politique mené dans le Haut-Dades, occupait, le 3o mars, sans combat, les districts de l’Oussikis et du Semghir qu’il équipait militairement en base d’action pour sa toute proche campagne et plaçait sous son canon le district dissident des Ait Moghad de l’Imdras.

Le Général Giraud, de son côté, préparait par des travaux de piste hardis, son débouché sur le plateau de Tana, le HàutGheris et le pays Ait-Aissa-Izem qu’il réalisait sans pertes au début de juin pendant que le Général Catroux occupait le pays Ait Moghad de l’Imdras, puis faisant face à l’est, marchait vers l’Amtrous et les sources du Haut-Chéris, en construisant dans le sillage de ses colonnes sa route à camions. Ces opérations des Généraux Giraud et Catroux préludèrent à l’assaut général du bloc dissident que le général Hure déclencha le 8 juillet.

Dans une première manoeuvre; tandis que le Général Catroux continuait sa progression sur l’Amtrous, les Généraux de Loustal et Goudot agissant du nord au sud, et le Général Giraud marchant d’est à ouest, encerclèrent les Ait-Hadidou de l’Assif Melloul au sud de cette ligne d’eau. La vigueur et la rapidité des mouvements du Général Giraud procurèrent de remar-‘ quables résultats. r. Dans une seconde opération,le Général liuré poussait le Général Giraud vers les sources de l’Imdras et, rappelant le Général Catroux vers le nord, le rabattait sur le même objectif. Les deux généraux faisant leur jonction, prenaient sous leurs feux combinés les Ait-Hadidou de l’Imdras, qui se soumettaient.

Enfin, dans un dernier tsnips, tandis que le Général de Loustal, déboitant -vers Foue&t, pa.cinait le moyen Assif mtelloul et le massif ,du Koucer, le général Huré combinait les efforts des Généraux Goudot, Catroux et Giraud sur les districts de l’Amtrous, du Kerdous  et du jbel Baddou. Des résistances acharnées étaient rencontrées par le premier au Tizi N’Hamdoun, le second sur le Gheris et le troisième au Kerdous. Elles étaient entièrement brisées le 8 août et seul le Djebel Badou, massif difficile où ~étaient retirés les contingents Ait-Aissa Izem et leur chef Ou Skounti, était encore a. réduire. Investi par les trois groupes d’opérations, le massif _fut abordé par son arête ~matt~csso par Le Général Goudot et le 26 août les troupes du Général Catroux, escaladant par des falaises réputées impraticables le sommet ouhnhant du Baddou, prirent à revers les dissidents et provoquèrent leur reddition. Quelques jours après, le Général de Loustal enlevait le Koucer et terminait brillamment sa mission. Le Haut-Atlas était pacifié, car il était soumis et désarmé.

Ces résultats si pleins et dont la rapidité étonna, sont le fruit de inhabileté des combinaisons du commandement qui eut l’art -de faire concourir le maximum de forces dans le minimum de temps, à des manœuvres objectivement conçues et qui, sans s’écarter de son plan général, fit varier avec souplesse, et suivant les besoins du moment, les missions des différents généraux chefs des groupes d’opérations. Ils sont dus également à ceux-ci, qui entrèrent avec autant.de vigueur que de plasticité dans les vues du commandement et surent réaliser, avec des pertes très modérées, des manœuvres délicates en terrain particulièrement ingrat. Ils sont, au premier chef, l’œuvre des cadres, des troupes et des services d’un corps de bataille aussi solide qu’ardent et auquel tout pouvait -être demandé. Enfin, un autre élément, de la rapidité du succès doit être noté. Cet élément de réussite fut :la route à camions, que le groupe d’opérations de Marrakech construisit en haute montagne à un rythme accéléré et qui, en assurant le ravitaillement des trois quarts des effectifs engagés, procura au commandement, avec la liberté d’action, la faculté de terminer la campagne.

Ainsi, en septembre, il ne restait plus au Maroc d’autre dissidence que celle de l’Anti-Atlas occidental, soit celle de la région comprise entre l’atlantique, la parallèle de Tiznit, le méridien d’Aqqa sur le Bani, et le cours du Draa. La réduction en eut lieu en février et mars 1934.

Bien qu’excentrique par rapport à l’ensemble du Maroc, c’cette région jouait, de par sa situation géographique, un rôle capital dans le problème de la sécurité du Protectorat. Alors qu’avant sa soumission le Haut-Atlas ne représentait qu’un foyer de désordres intérieurs, l’Anti-Atlas, limitrophe du Sahara et de l’enclave d’Ifni tous deux de dévolution espagnole, mais non contrôlés par l’État souverain s’agrégeait aux terres sans maître du désert et formait dans nos territoires un large. sachant que pouvaient, en temps de crise, utiliser des ennemis venus de l’extérieur.

Cette marche du Sud était la zone de contact entre les nomades sahariens et les sédentaires du Maroc, le lieu où s’échangeaient les produits et les nouvelles, où les prédications xénophobes et de caractère religieux des marabouts de la Seguiet-El-Ilamra trouvaient audience. Elle avait, avant la guerre, accueillit Ma-El-Ainin et son fils EI-Hiba. Ses populations avaient alimenté en guerriers les harkas de ce dernier lorsque, se proclamant Sultan, il avait marché sur Marrakech. Elles lui étaient demeurées fidèles lorsque Mangin l’eut rejeté du Sud de l’Atlas et, récusant le Sultan de Fès, elles avaient continué à dire la prière en son nom. Puis, lorsqu’on 1917, El-Iliba, pourvu d’armes et d’argent et poussé par le gouvernement allemand, avait repris la campagne contre nous, l’Anti-Atlas était accouru sous ses bannières et ses guerriers mêlés à ceux venus du Sahara, avaient disputé dans de durés rencontres, l’accès de leur pays aux faibles colonnes du général de Lamothe.

Bien que, sous l’effet de ces combats, les deux adversaires eussent cessé les hostilités, bien qu’El-Hiba n’eut pas repris sa marche vers le Nord, et que, tacitement, une sorte de trêve se fut établie, l’Anti-Atlas demeurait animé du même esprit hostile, prétendait rester Indépendant sous un chef spirituel de ~on choix et en donnait la preuve à la mort d’EI-Hiba en proclamant Sultan son frère Mrabih-Rebbo. Le danger que -constituait l’Anti-Atlas pour le Maroc restait donc entier : avec ses mêmes fermentations et ses ‘mêmes possibilités guerrières, en un mot, avec les caractéristiques qui avaient, en ~917, favorisé l’intervention allemande au Sud d’Agadir.

Cependant, la victoire de 1918, en terminant la guerre et en écartant l’Allemagne du Maroc, -enlevait aux dissidents de F Anti-Atlas leurs appuis matériels et leur meilleure raison d’espérer. La situation dans ce secteur perdait son caractère immédiatement menaçant et des problèmes de pacification plus pressants appelaient notre attention ailleurs. Ces faits déterminèrent le maréchal Lyautey à ajourner les solutions radicales dans le Sud et à demander des résultats au temps, à la patience et à la politique.

A la base du travail d’approche qu’il institua, il plaça l’attrait de l’intérêt. A ces habitants d’un pays pauvre, à ces Berbères intelligents et industrieux, il procura le moyen d’améliorer leurs conditions d’existence en s’expatriant. On leur ouvrit, non seulement les zones soumises du Maroc, mais également la Métropole. On organisa pour eux, dans les centres de Tiznit et de Taroudant, des bureaux où les leurs, restés au pays, pouvaient percevoir les sommes et elles furent importantes qu’ils avaient économisées sur leurs gains. On fit plus encore on donna aux dissidents libre accès à nos marchés d’approvisionnement où ils trouvèrent, à des tarifs dégrevés des taxes douanières, le sucre et le thé, leurs aliments essentiels. On installa, à côté de ces marchés, des infirmeries et des dispensaires où les soins leur étaient donnés gratuitement. De toutes façons, on chercha à multiplier les bienfaits et les contacts dans le dessein de faire tomber les préjugés qui éloignaient de nous les masses.

Cet effort de rapprochement fut poursuivi avec patience jusqu’à la veille des opérations, mais on doit le reconnaître si les dissidents profitèrent largement des avantages que cette politique leur accordait, dans leur majorité ils éludèrent les conséquences que nous en attendions, et sauf dans l’Anti-Atlas central, ne répondirent point à nos invitations de soumission. Les raisons de cette attitude furent diverses. C’était d’abord, avec l’amour inné de l’indépendance, et la répugnance qu’un gouvernement chrétien leur inspirait, un goût tout berbère pour l’anarchie sociale élémentaire. C’était aussi l’effet de la propagande religieuse du prétendant Merrebih-Rebbo, qui, tout en conseillant à sa clientèle spirituelle d’user de notre générosité, vouait à l’anathème les mauvais musulmans qui viendraient à nous.

C’était aussi la pression exercée par les chefs et les notables peu favorables à l’avènement d’un régime régulier qui eût réduit leur influence et leurs profits. Ce n’était point cependant que cette politique humaine eût totalement échoué, car si les fruits qu’on en avait escomptés étaient longs à apparaître, si ce libéralisme était impuissant à provoquer une soumission spontanée, du moins avait-il pacifié les esprits. En échange des faveurs que nous leur consentions, les dissidents vivaient en état de paix avec nous, avantage considérable dans un secteur où, pendant longtemps, nous ne pouvions agir militairement. Et puis, il devait apparaître, lorsqu’en ig34, appuyés sur des forces considérables, nous mîmes l’Anti-Atlas en demeure de se prononcer, que notre longanimité et nos contacts avaient préparé, sinon les chefs, du moins le grand nombre des dissidents à accepter, quand ce serait la volonté d’Allah, notre tutelle.

 Ce travail en profondeur devait être une des raisons de la rapidité de nos succès militaires. En la circonstance, au moment où la politique serait parvenue à un point mort, la manifestation de la force lui rendrait élan et efficacité et le glaive de Brennus romprait l’équilibre de la balance.

Inversement, la politique avait en certains points acquis des résultats qui préparaient, à l’action militaire, des possibilités d’un très grand prix. On veut parler de la région située au Sud de Taroudant où notre pénétration, purement pacifique, avait pu s’étendre sur de vastes territoires et atteindre le Djebel Bani par-delà l’Anti-Atlas, à deux cents kilomètres de la vallée du Sous. Le général Hure avait occupé Tatta; le général Catroux avait, en ig32, fondé un poste à Aqqa. Ces progressions réalisées sans coup férir et avec l’aveu des populations, avaient imprimé à nos lignes, face à la dissidence de l’Anti-Atlas, la forme d’une équerre, qui nous offrait des avantages offensifs dont le plan d’opérations devait tirer parti. Car, c’est en partant des deux branches de cette équerre, que la manœuvre d’encerclement de l’Anti-Atlas a pu se développer et enregistrer des résultats foudroyants.

Cette conquête pacifique de nos bases de départ du Bani, si importantes sur le plan militaire, a été l’œuvre d’hommes dont les noms doivent être mentionnés. Ce furent les commants successifs du territoire d’Agadir, le colonel Hanote qui, dans la suite, comme chef d’état-major du général Hure, joua, dans le succès des opérations, un rôle important, le colonel Maratuech et le colonel Lefèvre. Ce fut, sous leur direction, le remarquable commandant Denis, commandant du Cercle -de Taroudant, esprit aussi hardi que prudent, dont la maîtrise politique valut et épargna des colonnes.

Devant ces résultats obtenus dans l’Anti-Atlas oriental, on se demandera peut-être pourquoi ils manquèrent dans 1,’AntiAtlas occidental. L’explication du contraste est dans une différence de structure politique entre les deux régions. Dans l’Est, il se trouve que deux chefs ont pris en main les tribus et que, sentant leur situation menacée par des voisins, ils recherchent notre, alliance et notre protection. Leur adhésion entraîne celle -de leurs tribus. Dans l’Ouest, au contraire, les. situations sont stabilisées.. Les tribus sont agglomérées, en lefs » ou alliances, iEMes subissent la primauté du chef, du principal de ces chefs. Le caïd des Akhsas, qui joue auprès, de Merrebbi-Rebbo, « les Maires .du Palais». Son influence sur les tribus est. bien établie; elle s’appuie opportunément sur le crédit de la tête spirituelle de la dissidence qui lui obéit. Ce caïd des Alésas a tout à perdre à une soumission des tribus.

Aussi-, y fait-il obstacle et, sans briser avec nous, use de moyens dilatoires. Suivant que son autorité croît ou décroît, il se refroidit ou, au contraire, esquisse un geste de rapprochement. C’est un politique qui veut durer. Quand nous pénétrerons dans l’Anti-Atlas, non pas lui-même car il sera mort depuis, peu mais son, neveu et successeur, héritier de: son commandement et de son esprit, se soumettra pour sauver la situation. Alors, la, défection du chef le plus autorisé, et de la tribu la mieux, organisée et la plus forte, décapitera la dissidence et les demandes d’am.an viendront.

C’est en fonction, de cette situation et du développement qu’on en prévoit, que s’établit le plan d’opérations du commandement français. H faut atteindre la dissidence à la tentation point à sa tête spirituelle, mais à sa tête temporelle, puisque celle-ci dirige celle-là. Et l’objectif premier de nos colonnes doit être Bou-Izakarene, résidence du caïd des Akhsas et centre politique de la tribu. Après, quoi, on se portera sur Kerdous où est la Easba de Merrebbi-Rebbo..

On peut marcher sur Bou-Izakarene du Nord: au Sud, en partant de la plaine de Tiznit. On peut aussi y marcher d’Est en Ouest en partant d’Aqqa sur le Bani. En, un mot, on peut déboucher de& deux branches de 1,’équerre don.t il a, été parlé plus haut. C’est sur ces deux directions que le commandement a décidé de disposer ses forces et de -combiner ses efforts et ses mouvements.

Sur la première de ces directions où le bond est de 80 kilomètres, des difficultés nous attendent, car pour nous ouvrir le chemin il faudra escalader une falaise qui, sur un arc de cercle de 100 kilomètres, domine la plaine de Tiznit. Or, nous savons que c’est sur ce large balcon que les dissidents masseront leurs contingents. Nous savons aussi que cette position enlevée, nous aurons~ à agir sur un terrain ondulé, boisé et serré de kasbahs où l’ennemi pourra nous opposer une coûteuse guerre de chicanes.

La direction d’Aqqa est plus longue en distance, mais elle se présente, quant au terrain et à la force de l’adversaire, beaucoup plus favorablement. Le pays est ouvert et n’offre point d’obstacles au mouvement. Il est faiblement habité et ses populations ont fait connaître qu’elles étaient déjà soumises dé cœur et feraient bon accueil à nos forces. Il est donc permis d’escompter que la colonne d’Aqqa progressera rapidement et que son apparition sur les derrières de la dissidence concentrée sur la direction de Tiznit facilitera le débouché de nos: troupes venant du’ Nord.

Il est d’autres conséquences que ‘l’on attend de ce mouvement concentrique sur Bou-Izakarene. C’est, d’abord., l’isolement et ‘l’investissement de’ toute’ la ‘partie montagneuse du théâtre d’opérations et, partant, son blocus, toutes causes de démoralisation qui, on peut l’espérer, amèneront l’adversaire à ‘composition, sans que nous ayons à entreprendre, pour la réduire; de difficiles opérations ‘dans une région de relief haut et tourmenté. C’est ensuite la séparation des sédentaires-d ‘avec les nomades autochtones ou étrangers et le’ refoulement de ces derniers dans le Sahara où ils ne pourront subsister longtemps. En d’autres termes, on pense que la manœuvre’ en direction de Bou-Izàkarene peut être génératrice ‘d’un règlement total et rapide du problème de l’Anti-Atlas.

On sait; cependant, que cette manœuvre sur deux axes convergents risquerait d’être coûteuse si la totalité des guerriers de l’Anti-Atlas on évalue leur armement à i4.ooo fusils modernes et 3o.ooo fusils indigènes– gardait la liberté de se polariser sur nos colonnes. Et, pour écarter ce danger et diviser les résistances, on a prévu’ que, dans les secteurs offensifs, nos troupes agiraient sur de très larges fronts et que dans les zones où nous ~attaquerions pas, des- détachements fixeraient les dissidents.

C’est en considération des idées développées ci-dessus, que furent fixées la distribution des troupes, ainsi que les missions respectives des divers groupements de forces.

Le général Huré constitua deux groupes d’opérations, celui de l’Ouest et celui de l’Est, ainsi qu’un groupement d’observation du centre qui furent concentrés sur leurs bases de départ aux environs du i5 février ig3~.

Le groupe d’opérations de l’Ouest, aux ordres du général Catroux, commandant la région de Marrakech, fut rassemblé autour de Tiznit et compta quinze bataillons, un bataillon de chars, quatre escadrons, quinze batteries et six mille partisans indigènes. Il avait mission d’enlever, au Sud de Tiznit, le plateau du Akhsas et de marcher du Nord au Sud sur BouIzakarene. Il devait couvrir son mouvement par de fortes colonnes, tant à l’Ouest qu’à l’Est la couverture de l’Ouest visant les tribus de la zone espagnole d’Ifni, solidaires par alliance des dissidents la couverture de l’Est, étant destinée à fixer par une ponction en direction de Kerdous, résidence de Merrebbi-Rebbo, tout le bloc montagnard des Ida-Oultit. Le général Catroux articula, en conséquence, son groupe d’opérations en trois groupements, celui du centre confié au colonel Blanc, qui eut à marcher sur Bou-Izakarene; celui de droite, colonel Texier, chargé de faire front aux dissidents d’Ifni celui de gauche, colonel Legrand, auquel incombait le soin de tenir en respect la montagne.

Le groupe d’opérations de l’Est, sous le commandement du général Giraud, commandant les confins algéro-marocains, fut réuni, partie à Aqqa, partie à 120 kilomètres plus au Nord, dans la région d’Tgherm.Il comprenait neuf bataillons, quatre escadrons, deux groupes d’artillerie dont un motorisé. Des formations d’infanterie et de cavalerie également motorisées, des goums et ses partisans. Il avait pour mission, avec sa colonne d’Aqqa, constituée principalement d’unités motorisées, de marcher rapidement le long du Djebel Bani, sur l’Oued Tamanart et, de là, sur Bou-Izakarene, cependant que la colonne d’Igherm, pénétrant en pays Aït-Abdallah, fixerait et ensuite soumettrait les contingents des tribus Amhein et Hillalen qui habitent le revers Est et Sud-Est du Djebel Kest. Le général Giraud confia la colonne d’Aqqa au colonel Trinquet et sa colonne d’Igherm au colonel Maratuech.

Le groupement d’observation fut mis aux ordres du colonel Rochas et disposé face au pays Aït-Souab, sur le front s’étendant entre les groupes Catroux et Giraud. Il était fort de deux bataillons ‘et d’éléments supplétifs indigènes. Sa mission était d’agir par l’intimidation sur les guerriers Aït-Souab, de manière à les empêcher de se porter à la rescousse de leurs frères en dissidence, dans d’autres secteurs.

La mise ‘en place de tous ces moyens importants n’avait pas manqué d’alerter, depuis la mi-janvier, la dissidence sur nos intentions et de l’avertir que l’heure de la décision, si longtemps différée, allait sonner. Ge déploiement de forces considérables inquiétait l’adversaire. Toutefois, et en dépit des exhortations multipliées que notre service de renseignements lui adressait, il ne donnait aucun signe de fléchissement. Au contraire., au cours d’une délibération générale tenue à Kerdous, devant Merrebbi-Rebbo, chaque tribu avait juré de combattre, un plan d’action avait été dressé et avait depuis reçu application. Attitude qui aurait surpris tout esprit non familiarisé avec les ressorts de l’âme berbère. Les dissidents voulaient se battre parce que l’honneur réclamait qu’on ne déposât par les armes sans un essai de résistance, parce qu’en l’espèce, la religion l’exigeait, et aussi parce- que les infidèles comme les croyants sont tous dans la main de Dieu, et que Dieu peut sauver les siens, même quand ils sont en perdition.

Au 20 février, date à laquelle s’ouvrit la campagne, les intentions et la répartition des forces dissidentes nous étaient entièrement connues. L’effort principal de la défense se concentrait face au groupe d’opérations du général Catroux qui comptait, sur le front de ~o kilomètres en arc de cercle que ses troupes avaient à faire tomber, environ 8.000 fusils barrant les directions de Bou-Izakarene, Ifni et Kerdous, 2.000 fusils AïtSouab s’opposaient au colonel Rochas, 4.00o fusils Hammeln et Hillalen tenaient le front devant le colonel Maratuech, tandis que le colonel Trinquet ne rencontrait devant lui que de faibles contingents.

Cette distribution inégale des forces ennemies dictait au commandement français les conditions de l’échelonnement de la manœuvre dans le temps. II s’imposait de profiter de la faible densité des effectifs adverses sur la direction Aqqa, BouIzakarene, pour lancer en avant le colonel Trinquet et ses engins blindés et d’attendre, pour faire avancer les autres colonnes, l’inévitable effet de ventouse que l’apparition’ des forces d’Aqqa, dans le Sud, exercerait sur les fronts Nord de la dissidence. C’est à quoi se résolut le général Huré. En conséquence, le général Giraud, ajournant l’attaque du groupement Maratuech sur les Aït-Abdallah, découplait, dès le 21 février, le colonel Trinquet qui, sans-grosses difficultés, atteignait, dans la journée du 28, Tarjicht, point situé à 4o kilomètres dans le Sud-Est de Bou-Izakarene.

De son côté, le général Catroux déployait, dans la nuit du 2-2 au s3, ses trois groupements de forces face à la dissidence et à la limite des pays soumis, et s’assurait, par l’enlèvement à sa droite des hauteurs de Tizi affaire brillamment menée par le colonel Texier qui rencontra une vive résistance une couverture du côté d’Ifni, ainsi qu’un pivot de manœuvre. Le but recherché par ce déploiement sur un très large front d’effectifs considérables était, tout en plaçant sous les yeux des dissidents le spectacle Impressionnant de nos forces, de nous procurer des positions d’artillerie d’où seraient déclenchées des actions de feu systématiques qui, combinées avec celles de l’aviation, dégageraient nos futurs objectifs et frapperaient le moral de l’ennemi. Parallèlement à cette préparation destinée à agir sur les nerfs et l’esprit des dissidents, et s’appuyant sur ses effets, un effort politique, visant à convaincre les chefs de l’inutilité de la résistance, était activement engagé et poursuivi auprès du Caïd du Akhsas, la tête prépondérante du camp ennemi.

Cette action liée du canon et de la politique produisait ses effets.. le 28 février, le jour même où, d’un côté, le colonel Trinquet paraissait à Tarjicht et, où de l’autre, le colonel Maratuech bousculait brillamment ses adversaires en pays AïtAbdallah. A l’heure, en effet, où le général Hure, en accord avec le général Catroux, décidait que ce dernier passerait à l’attaque le 2 mars, le Caïd des Akhsas demandait une entrevue au commandant du groupe de l’Ouest. Simultanément, les tribus d’Ifni sollicitaient une trêve et les, contingents qui couvraient Kerdous ouvraient des pourparlers d’aman. Dès le lendemain i” mars, la soumission ou le retrait de la lutte de ces dissidents était chose acquise. La totalité du pays situé entre l’Atlantique et le massif de Kerdous était pacifié sans combat. Le 4 mars, le général Catroux installait son poste de commandant à Bou-Izakarene, après avoir poussé, la veille, le groupement Legrand, au cceur de Tazeroualt, à mi-route entre nos lignes et Kerdous.

Le 5 mars, les escadrons du général Catroux faisaient jonction à Goulimine avec les motorisées du colonel Trinquet. Les groupes d’opérations de l’Ouest et de l’Est étaient ainsi soudés la haute région de l’Anti-Atlas était isolée, les nomades étaient rejetés au Sud de l’Ouest Noun. Il s’agissait, dès lors, d’achever la campagne, d’une part, en faisant tomber la montagne, de l’autre, en. réduisant les nomades. La seconde de ces deux missions incomba au général Giraud, la première au général Catroux.

Les nomades dont il est ici question étaient des étrangers à la région et principalement ces réfugiés du Tafilalet, dont l’exode avec ses étapes a été mentionné plus haut. Ils formaient deux groupements, chacun de 100 fusils environ, et portaient le nom d’Ait-Hamou et d’Ait Khebbache, les premiers très supérieurs aux seconds en valeur guerrière et en audace.

Les Ait-Hamou, devenus nos ennemis dès 1908, par suite d’une erreur politique d’un -de nos chefs de -colonne, n’avaient point désarmé depuis cette époque, et, par leurs coups de mains profonds et hardis, par leur virtuosité à réussir la surprise, nous avaient fait de nombreuses prises et causé des pertes sensibles dans la région des confins algéro-marocains. Depuis qu’en ig3s ils avaient rejoint sur l’Oued Noun, la dissidence de l’Anti-Atlas, ils avaient pesé lourdement sur la sécurité de notre marche Sud.

Les Ait-Khebbache, à l’humeur plus pillarde que guerrière et plus épris de liberté qu’animés de la haine de l’infidèle, étaient des ennemis sensiblement moins redoutables que les Ait-Hamou.

En ceux-ci, comme en ceux-là, le général Giraud retrouvait des adversaires de vieille date et qui, malgré les rudes coups qu’il leur avait portés, avaient réussi à lui échapper. Il devait, cette fois, les avoir à merci en prenant dans les bras d’une tenaille et en forçant de vitesse, c’est-à-dire en les battant avec leurs propres armes, ces virtuoses de l’encerclement et de la mobilité.

Le 5 mars, les Ait-Hamou et les Ait-Khebbache, alourdis par leurs campements, se trouvaient en retraite vers le Rio de Oro, entre l’Oued Noun et le bas Oued Draa. Le Général Giraud, manœuvrant en partant, d’une part, du Noun, de l’autre, de Zaouia Assa, lança de Goulimine, vers l’Oued Draa, les forces blindées et les -escadrons à cheval du Colonel Trinquet, tandis que des éléments méharistes et des goums descendaient le Draa vers son embouchure pour intercepter la retraite ennemie. La vigueur de la poursuite du Colonel Trinquet et la puissance offensive de ses voitures blindées procuraient à cette belle manœuvre du Général Giraud un plein succès et, le 8 mars, nos adversaires se rendaient sans combat. Pendant ce temps, le Général Catroux, utilisant les bases de Le t~ mars, la totalité de l’Anti-Atlas était devenue terre de protectorat. Treize mille cinq cents fusils de guerre avaient été versés au Général Catroux; le Général Giraud en avait recueilli quatre mille. Le pays était entièrement désarmé. Nos adversaires de la veille se confiaient à nous sans réticence et, d’un même geste, nous livraient leurs armes et leur destinée. Cette campagne de quatre semaines qui nous coûtait douze morts, dont deux jeunes et ardents officiers, et une trentaine de blessés, faisait rentrer sous notre autorité quarante mille kilomètres carrés et deux cent mille personnes. Elle donnait au Maroc, avec sa frontière méridionale naturelle, la paix intérieure totale et d’indispensables sûretés extérieures.

 Elle achevait, avec éclat, l’œuvre marocaine du Maréchal Lyautey. Elle mettait, en môme temps, le couronnement à l’entreprise de grandeur nationale que cent années plus tôt les soldats de Bourmont avaient commencée. Désormais, l’Afrique Mineure française, politiquement une sous le même drapeau protecteur ou souverain, connaissait la paix intégrale, du golfe des Syrtes à l’Atlantique et des rivages méditerranéens au Sahara. Événement générateur de puissance et de prestige pour la France, d’essor et de prospérité pour ses possessions départ favorables que lui assuraient ses récentes soumissions, pénétrait la haute montagne et, par le jeu combiné de ses colonnes, agissant concentriquement et en s’ouvrant la voie par des actions massives d’aviation, faisait tomber la dissidence par larges tranches successives.

Une première étape menée à la fois du Tazeroualt par le colonel Legrand .et de Bou-Izakarene à travers le plateau Mejjat, par le Colonel Blanc, lui livra, le i~ mars, Kerdous, point symbolique et chef-lieu spirituel de la dissidence, ainsi que les territoires de l’importante confédération Ida-OuItit. Une seconde manœuvre fit tomber le Djebel Kest, massif culminant de l’Anti-Atlas et le pays profondément bouleversé topographiquement des Ait-Souab. Abordée du sud-ouest au nord-est par le Colonel Blanc, d’ouest en est par le Colonel Legrand, du nord au sud par le Colonel Brillat-Savarin, cette région des plus difficile fut enfin prise à revers par le Colonel Rochas qui, exécutant son mouvement malgré la neige et sur un terrain affreux, précipita la soumission des Ait-Souab à celles-là comme à ‘celle-ci, un avenir plus sûr et plus fécond était garanti, car .elles avaient éliminé des germes redoutables de faiblesse et acquis, en échange, des facteurs de force. Cette évolution bienfaisante et cet achèvement mémorable s’inscrivaient dans les fastes de la glorieuse armée du Maroc, armée aussi riche d’énergie guerrière que d’esprit politique, aussi apte à user de ses armes qu’à vaincre par la modération et l’humanité, armée qui, semblable à la lance de la légende, a su guérir les plaies que parfois elle a dû ouvrir.

D’après le récit du Général Gatroux, Bibliothèque des archives coloniales AD Bouches de Rhône

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