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Économie populaire et développement local en contexte de précarité : l’expérience de l’Afrique de l’Ouest

Par :Louise Favreau

Les sociétés ouest-africaines se caractérisent principalement, au plan socio-économique, par une prédominance de l’emploi informel (la débrouille, la précarité, les petits métiers…) et, au plan socio-politique par une grande distance entre les initiatives des populations locales et les institutions de leur pays respectif (administrations publiques…). L’auteur de cette thèse n’est pas le seul à le dire. Mais il déplie magnifiquement ce double grand constat à partir d’une thématique nouvelle, celle de l’entrepreneuriat communautaire dans une commune d’importance au Sénégal, Saint-Louis, laquelle a quelques politiques innovatrices dans ses bagages des 10 dernières années (conseils de quartier, politique de développement local…).

D’abord, malgré l’informalité fortement présente sur le marché du travail au Sénégal, des « entreprises communautaires », comme les qualifie à juste titre le doctorant Sambou Ndiaye, émergent depuis une ou deux décennies en disposant d’un degré de formalisation variable lié à l’intermédiation qu’elles exercent entre les partenaires du développement, les pouvoirs publics et les populations locales. La thèse de Sambou Ndiaye tend à démontrer qu’elles sont plus souvent qu’autrement coincées dans leur travail de jonction entre les deux parties prenantes mais que le pire n’est jamais sûr. « Niak pékhé, pékhé la » : la précarité est source d’innovations…À certaines conditions bien entendu !…. Les études de cas présentées examinent avec une grande lucidité portée et limites de ces initiatives.

Ensuite, les ONG, acteurs majeurs dans l’accompagnement de ces entreprises (ENDA Tiers-Monde en est l’illustration par excellence), réunissent des membres de nouvelles élites urbaines travaillant à soutenir ces initiatives en fonction d’intérêts collectifs. Mais elles sont également soucieuses de capter l’aide internationale au développement local, aide issue de politiques de décentralisation des institutions internationales en vue d’assurer aussi le maintien de leurs propres organisations (leurs intérêts professionnels). Çà, l’auteur ne le dit pas –tel n’est pas son objet d’étude- mais cette tendance existe bien.

Autrement dit, la « société civile » de l’Afrique de l’Ouest se déploie ainsi dans une ambiguïté forte –sans doute plus forte que celle de nombreux pays d’Amérique latine qui bénéficient d’un plus grand nombre d’institutions de proximité -. Cette forte ambiguïté est liée à l’absence ou à la faiblesse des institutions locales, à la faiblesse généralisée des États nationaux et à l’omniprésence des « partenaires du développement »(organisations du Nord) pour employer l’expression utilisée par Sambou Ndiaye dans sa thèse.

Le processus de démocratisation à différents niveaux se trouve plus qu’ailleurs fragilisé et incertain parce que la libéralisation imposée par les institutions économiques internationales (Banque mondiale, FMI, OMC) est venue radicalement laminer le peu de services publics locaux existants et affaiblir le tissu économique local déjà déficitaire. Néanmoins, l’« empowerment » local ou la construction d’un pouvoir d’agir de certaines populations comme le constate Sambou Ndiaye et comme l’a récemment observé son collègue malien Youssouf Sanago au Niger et en Guinée (Sanogo, 2005) ou encore l’équipe de recherche dirigée par Leimdorfer et Marie (2003) fait son chemin dans un certain nombre de régions et de pays d’Afrique.

Bref, comme l’avance Bayard dans plusieurs de ces travaux dont le plus récent, Le gouvernement du monde (2004), l’Afrique est prisonnière d’une double impasse : celui de l’ajustement structurel et d’un déficit démocratique chronique. Sa révolution économique, dans laquelle les entreprises communautaires peuvent jouer un rôle, ne va pas sans une révolution politique convoquée simultanément comme le démontre le cas du Mali des 15 dernières années et celui de l’Afrique du Sud parce que, partout au Nord comme au Sud, c’est la rencontre d’un mouvement descendant (ouverture des pouvoirs publics aux initiatives des populations) et d’un mouvement ascendant (capacité de mobilisation et de délibération des mouvements sociaux locaux avec les pouvoirs publics) qui fait la différence.

À travers ses quatre études de cas, choisis dans quatre secteurs d’intervention différents et s’agissant de figures relativement contrastés par ailleurs, à travers le parcours théorique de sa thèse et l’analyse qu’il fait des quatre expériences monographiées, Sambou Ndiaye nous apporte une contribution d’excellence qui mérite d’être transformé en livre et diffusé le plus largement possible [1] .

L’élaboration des différentes parties de la thèse est de premier ordre. L’ensemble du travail est bien équilibré. Le sujet est audacieux et difficile car l’économie populaire dans les pays du Sud n’occupe pas une place très importante dans les recherches et demeure extrêmement difficile à se laisser découvrir. Étant donné l’expérience antérieure du candidat (son engagement social, puis sont travail professionnel d’agent de développement et sa maîtrise de la langue principal du pays, le wolof, le français étant d’abord une langue institutionnelle dans le pays), et son habilité personnelle à transiger avec les réseaux de cette économie populaire, il a pu pousser très loin l’enquête pour en arriver à monographier en profondeur et cerner de près les rivalités, les zones de tension, les contradictions de ces organisations tout en débusquant leur potentiel.

L’apport est original en ciblant l’Afrique qui se refait….l’Autre Afrique par l’intermédiaire d’un mouvement communautaire campé ici –ce qui est nouveau- comme espace de construction d’innovations et acteur de création de richesses. L’apport est aussi original par son l’intégration du courant de l’économie populaire pour fournir une perspective africaine à la sociologie économique, économie populaire qui « a longtemps souffert de sa confusion implicite avec le secteur informel » (p.39).

Le doctorant Sambou a également raison de mettre l’emphase sur l’entrepreneuriat communautaire en retenant cependant qu’il s’agit bien d’une pièce parmi d’autres sur l’échiquier économique laquelle est inscrite dans un ensemble plus large comme nous avons tenté de le montrer nous-mêmes dans notre ouvrage (Favreau, Fall et Larose, 2004 : 346-359) : il y a certes des entrepreneurs communautaires mais aussi des entrepreneurs nomades, des diasporas et tous ces mouvements, réseaux et institutions de proximité susceptibles de soutenir le développement de passerelles entre le premier et le second développement.

L’auteur est aussi bien conscient qu’à trop vouloir coller sur l’économie sociale et solidaire –comme certains chercheurs au Nord-, on sous-estime les spécificités des entreprises communautaires du Sud [2] et on finit aussi par négliger l’apport encore plus important des MPE et des PME marchandes qui, malgré qu’elles soient marchandes, sont socialement investies sur leur territoire d’appartenance, ce que Baratier (2005 : 34), parlant de cet ensemble particulier, appelle à juste titre le « tissu économique initial », lui qui signale que si en France on compte une PME pour 400 habitants, dans nombre de pays d’Afrique, c’est plutôt une PME pour 4000 habitants. Autrement dit 10 fois moins !

C’est là toute la pertinence d’ONG comme Agrisud international qui aura créé 12,000 micro-entreprises et exploitations (la plupart privées) et 53, 000 emplois dans quatre pays d’Afrique et d’Asie sur une dizaine d’années et tout particulièrement dans l’agriculture périurbaine. Le doctorant Ndiaye aborde ces choses en parlant du chaînon manquant de ces MPE et PME et de la prédominance dans leur environnement de contraintes fortes qui l’emportent plus souvent qu’autrement sur les opportunités. Donc, deux axes de développement en Afrique : l’entrepreneuriat communautaire (et ses familles d’organisations soit les associations à mouvance entrepreneuriale et les organisations économiques communautaires) et un segment du secteur privé national, celui de la MPE/PME.

L’auteur de cette thèse est aussi conscient des limites de ces initiatives : « les initiatives populaires et institutionnelles africaines restent encore à l’état d’expérimentation et n’ont pas été assez documentées pour fournir une masse critique nécessaire à une appréciation objective » (p.110). Bref, l’institutionnalisation des innovations n’est pas pour demain en Afrique de l’Ouest, du moins au Sénégal. Mais je serais curieux de voir ce que nous apporterait par exemple une étude comparative avec les initiatives de la jeune démocratie malienne des 15 dernières années.

Sambou Ndiaye a donc été audacieux de plonger dans cet univers en cassant le moule du « développement communautaire » centré exclusivement sur le « social » et sur celui de l’« économie solidaire » à la française qui ne se pose pas la question de l’économie populaire des sociétés du Sud. Il nous fait donc découvrir les possibles du développement local dans un pays d’Afrique de l’Ouest en dépit de l’immensité des contraintes de ce continent en la matière. L’auteur renouvelle l’approche du mouvement communautaire en refusant de la cantonner dans le développement social et en lui accordant le crédit de pouvoir s’inscrire dans la création de richesses, donc de ne pas laisser au marché et à l’État le monopole en la matière.

On se serait quand même attendu à un peu plus concernant la spécificité de l’économie populaire sénégalaise : secteur informel plus organisé que dans les pays limitrophes, pays de la plus vieille démocratie sur le continent, rôle des confréries religieuses, Je déplore aussi qu’il n’ait pas été plus loin sur le rôle des ONG et des « partenaires du développement » porteurs de ce discours de l’empowerment, certainement engagés dans la promotion d’idéaux collectifs mais souvent apolitiques parce que trop soucieux de reconnaissance internationale.

Il faut, pour cela, faire venir à la rescousse, convoquer en quelque sorte la science politique laquelle sait mieux que d’autres disciplines relever les intérêts professionnels derrière les plus belles causes, les zones de rivalité et de coopération…(Cohen, 2003). En outre, les variables nationaliste et religieuse auraient sans doute été mieux mis en évidence si les réseaux nationaux d’appartenance de certaines de ces expériences avaient directement été mis à profit. À voir de plus près dans des travaux ultérieurs moins limités par les seuls apports de la sociologie économique.

Le cœur de la thèse concerne la transformation du mouvement communautaire, son virage socio-économique et l’ambivalence qu’il comporte : 1) nouveaux types de rapport entre ce mouvement et les gouvernements locaux (indifférence, concurrence, cohabitation active) dans le cadre notamment du changement de rôle des gouvernements locaux (politique de décentralisation préconisée par les institutions économiques internationales, notamment par la Banque mondiale qui sous-traite nombre d’ONG à cet égard) ; 2) rapport des initiatives de ces mouvements sociaux locaux avec les partenaires du développement ; 3) rapport des mouvements aux communautés locales elles-mêmes. Or il ressort un décalage, une faible reconnaissance, voire même une incapacité des pouvoirs publics (nationaux en tout cas) à capter ce qui se passe. Tout cela est fort bien amené. [3]

Bibliographie

Baratier, J. (2005), L’entreprise contre la pauvreté, Autrement, Paris.

Bayart, J.-F. (2004), Le gouvernent du monde, Fayard, Paris.

Cohen, S.(2003), La résistance des États, les démocraties face aux défis de la mondialisation. Seuil, Paris.

Leimdorfer, F. et A.Marie (2003), L’Afrique des citadins, sociétés civiles en chantier (Abidjan, Dakar), Karthala.

Sanogo, Y. (2005), Capitalisation des expériences de développement local en Guinée Conakry et au Niger. CRDC, UQO, Série Rapports de recherche, numéro RR.11, septembre 2005, 125 pages.

Extraits de ma présentation à la soutenance de thèse d’un étudiant sénégalais en sociologie à l’UQAM devenu depuis professeur à l’Université Gaston Berger de Saint-Louis. Je co-dirigeais cette thèse avec mon collègue Benoit Lévesque. Comme une soutenance ne touche pas uniquement à la méthodologie de recherche mais aussi à des contenus discutables, j’avais alors avancé quelques propositions de mise en débat liées à mes propres travaux lesquels ont donné lieu à un livre en 2007 réalisé conjointement avec Abdou Salam Fall de l’Université Cheik Anta Diop, L’Afrique qui se refait, PUQ, Québec, 2007.

[1J’ai eu l’occasion avec une petit groupe de Québécois, de Français et de Latino-américains de visiter en 2005 ces quatre expériences d’entrepreneuriat communautaire. Sambou Ndiaye avait organisé la chose. La petite délégation que nous étions a été subjuguée par la capacité des gens à faire autant avec si peu de moyens !

[2Je m’étais d’ailleurs heurté à cette question dans le cadre de débats sur l’économie et l’éthique à l’UNESCO à Paris en 2003. Voir le cahier de recherche de la CRDC à ce propos dont l’intitulé est « L’économie sociale et solidaire, contribution éthique au développement d’une mondialisation à visage humain ». RR.7, UQO, 107 pages.

[3Le doctorant Sambou Ndiaye a obtenu du jury la mention d’excellence pour sa thèse de doctorat. La thèse de Sambou Niaye est disponible à la bibliothèque de l’UQAM et, pour consultation, au centre de documentation de la CDRC à l’UQO.

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