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Dans le Saghro Oriental : Imi – n – tourza , Tanout N’haddou ichou et Igherm amazdar

 

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IMI – N – TOURZA

Comme le fait remarquer très justement Monsieur Clariond dans son remarquable article de « la Revue de Géographie Marocaine » du 1er Janvier 1936, on s’attend, en général, après avoir franchi les cols du Haut Atlas, à découvrir tout à coup l’immensité désertique, à se laisser envahir par toute une foule de souvenirs littéraires, à se laisser griser par le Sud.

Désillusion : l’horizon est barré par une ligne ininterrompue de Djebels pas du tout négligeables – De tous ces massifs montagneux le Saghro est celui qui offre le relief le plus tourmenté et qui, dans l’histoire de la pacification marocaine, évoque avec le souvenir d’heures terribles celui d’héroïsmes inégalés.

On peut pénétrer le Saghro par différents côtés.

Cette masse montagneuse, malgré son aspect peu engageant est somme toute relativement facile à traverser, plus qu’une zone d’habitat, elle est une région de passage. Des pistes y ont été aménagées, dans un terrain en général chaotique, aux prix de très grands efforts, mais qui ont réussi paracerque animés par la grande foi qui nous a toujours guidé dans l’œuvre que nous nous sommes imposés au Maroc. Ces pistes permettront à ceux qui n’y seront pas encore venu, dans un jour plus ou moins lointain encore, de faire connaissance avec ces djebels noirs, éternellement noirs 2t brillants sous le soleil d’un éclat métallique insupportable.

Quand on suit l’axe concrétisé par la piste auto cyclable de Tinerhir à Alnif, par le Tizi-N-Boujou et le Tizi N’Tiferkhine, on marche suivant la ligne de séparation de deux régions en apparence bien distinctes, mais qui font partie pourtant d’un même système montagneux : le Djebel Saghro proprement dit à l’Ouest et, à l’Est, le Djebel Ougnat, avant garde orientale du Djebel Saghro, précédé lui-même par le crêt du Ras-Staff dans la partie Sud Orientale de la plaine du Bas-Todra. Sur cette plaine, du Tizi-NBoujou, veille une tour de garde, un de ces petits bordjs comme nous en trouverons fréquemment au cours de nos randonnées dans le Saghro, et où quelques hommes, aussi rudes que le pays qui les entoure, vivent constamment en éveil et sans autre pensée que celle de servir en assurant la sécurité du Bled.

Du Tizi N’Boujou, par temps clair, on voit jusqu’aux cîmes de l’Adrar Mqqorn. Un des derniers grands sommets du Sud de l’Atlas et vers lequel fuit ce ruban de verdure qu’est la Palmeraie du Todra.

Faisons face au Sud, carrément, et alors le paysage change du tout au tout – Plus de verdure, plus d’arbre, plus de cette perspective reposante qu’offre aux regards une plaine à qui une simple et étroite bande de cultures suffit à donner un aspect de richesse et de fraîcheur à la fois, mais cette montagne pauvre et triste et qui depuis qu’on la longe, c’est-à-dire depuis Ouarzazate, ne cesse de donner une impression de désolation, impression qui ne fait que l’aggraver lorsqu’on y pénètre.

Au Tizi N’Tiferkhine, une autre tour de garde, en liaison à vue avec celle du Tizi N’Boujou, surveille, du haut d’une falaise à pic, plus avant dans le Saghro et surtout ces vallées qui vers l’Ouest, mènent au cœur même de cette montagne vers Igherm Amazder.

Dans le fond de la gorge du Tiferkhine, une petite source ombragée de lauriers roses et de palmiers, mais vite tarie, jette une note fraîche. Il suffit de faire quelques pas, pour se retrouver dans le chaotique univers de roches sombres.

Au lieu de suivre la piste auto cyclable qui s’incline à l’Est pour passer au Tizi N’Islane et descendre de là directement sur Alnif, nous filons toujours droit devant nous, en direction du Sud, en suivant le cours desséché d’un affluent de l’Oued Regg, et qui, comme cet oued lui-même, ne se voit pas souvent envahi par les eaux.

D’ailleurs dans toutes ces régions du Sud de l’Atlas, les Oueds sont les voies naturelles de pénétration, c’est dans leurs fonds ou sur leurs bords immédiats que passent les sentiers indigènes, traces séculaires de pas qui ont soigneusement évité tous les obstacles, si petits soient-ils et qui, pour cette raison, tortillent à l’infini leur dessin dans le paysage.

Deux heures de marche suffisent à nous amener dans une cuvette qui nous paraît immense et si l’horizon n’était barré par une ligne floue de montagnes on pourrait se croire enfin arrivé au désert. C’est un désert, en effet, que cette grande plaine d’Imi N’Tourza qui n’est autre chose que la vallée de l’Oued Regg, élargie au moment où elle s’incline vers le Sud en décrivant une large courbe au milieu de cette étendue noire.

Une tour de garde se dresse, presque aussi sombre que le fond sur lequel elle se dessine, mais celle-ci, a plutôt l’aspect d’un monument des âges primitifs, un menhir élevé là en l’honneur d’un quelconque Saint local.

Cette tour c’est Imi N’Tourza même, le centre de cette cuvette, le centre vers lequel converge un ensemble de vallées, centre uniquement géographique d’ailleurs de cette partie du Saghro Oriental.

La tour de garde domine les restes mêmes d’un ancien ksar, elle veille sur le puits d’où, inlassablement, deux femmes – les deux seuls habitants de ce pays, avec un homme et quelques chèvres tirent de l’eau ; à la manière berbère, c’est-à-dire en faisant ce continuel mouvement de va et vient, cette oscillation dont l’élongation correspond à la profondeur déjà nappe d’eau. Travail que l’on fait faire ailleurs par des bêtes.

Autour du puits est cultivé un petit champ une cinquantaine de mètres de côté – arrosé par des séguias, carré infime où la patience de ces femmes entretient un semblant de verdure : un peu d’orge, des navets, quelques rangées de maïs et naturellement un petit coin réservé à la menthe.

Cette verdure au milieu de cette solitude à l’air d’une gageure, ce puits d’une illusion.

1 Le ksar étant inhabitable les gens logent dans la tour de garde d’où, aux heures chaudes de la journée s’échappe le ronronnement du moulin de pierre, et une âcre fumée qui s’enfuit par la porte basse.

Il arrive quelquefois qu’un colporteur, marchand de poteries ou de bricoles quelconques, venu du Sud ou de l’Ouest, vienne garer sa précieuse marchandise à l’intérieur des fils de fers barbelés qui entourent le bordj.

Mais le plus souvent l’indigène ne s’arrête pas à Tourza. Il préfère ou pousser plus loin, ou s’arrêter avant de faire sa halte auprès du Tombeau de Sidi Mohammed N’Ifrouten, Saint vénéré entre tous dans le Saghro, et ainsi il profite de son repos pour en même temps faire ses dévotions.

De temps en temps se découpent sur une crête voisine les silhouettes cassées en deux de femmes berbères, qui chargées d’énormes faix de bois, regagnent une tente plantée quelque part par là.

Parfois un groupe de partisans ou une Section de Goum viennent camper à Tourza au cours d’une tournée de Police, dans le but de tendre des embuscades à des rôdeurs.

Puis la vie reprend monotone, dans le vieux bordj en pierres sèches.

Le calme des jours, toujours identiques à eux-mêmes n’est troublé que par le grincement de la poulie du puits, le hahan des femmes, le crissement du moulin, parfois une chanson berbère, une de ces chansons agaçantes et que, dans les nuits de veille, on a le désir violent d’interrompre, mais que l’on écoute tout de même parce qu’elle est la fidèle représentation d’âges antérieurs de la vie monde, la seule expression de cette vie des petites gens du bled, somme toutes la seule expression de la Vie. Et alors, si agaçante soit-elle, on écoute cette chanson avec un certain recueillement, comme quelqu’un d’assoiffé qui recueille jusqu’à la moindre goutte d’eau quelle qu’elle soit.

SIDI MOHAMED N’IFROUTEN TANOUT HADDOU ICHOU

En quittant Imi N’Tourza pour s’enfoncer dans le Saghro en direction de l’Ouest, et jusqu’à Tanout Haddou Ichou nous allons suivre une grande coupure de Terrain, dans son ensemble assez étroite, mais jalonnée de sortes de cirques blancs. Ces cirques sont en général situés à des points de rassemblements de plusieurs petites vallées de torrents descendus de la montagne ou bien dans les zones d’effrondements.

Là, la piste s’efforce de prendre le chemin le plus court, en coupant à travers les étendues recouvertes de galets qui roulent sous les pas et rendent la marche plus pénible.

Puis elle reprend son éternel serpentement à travers les éboulis.

Sidi Mohammed N’Ifrouten est le premier point important de cette route, important pour deux raisons : D’abord parce qu’on y trouve de l’eau, à deux sources dont l’une est un peu salée, mais l’autre jaillit en bouillonnant dans une anfractuosité de la montagne à deux cents mètres au Nord du Marabout du Saint, et les indigènes l’appellent Hamda N’Toula.

Le Tombeau de Sidi Mohammed N’Ifrouten occupe le centre de la Grande dépression à laquelle il a donné son nom. C’est un Saint très en honneur dans tout le Saghro et tous les ans aux moments des fêtes indigènes une affluence considérable y vient en Pèlerinage, s’installe autour du Tombeau pour quelques jours, tire des coups de fusil, danse, mange de la viande, puis s’en va munie de Barakas certainement très efficaces.

Le Gardien du Tombeau habite une ancienne kasbah juchée sur un petit plateau qui domine toute la dépression.

Cette Kasbah est historique jusqu’à un certain point : On prétend qu’elle fût le refuge du grand chef dissident Belgacem N’Gadi.

Autour du tombeau du Saint s’est créé un cimetière où l’on vient de très loin enterrer les morts.

La solitude du bled de sidi Mohammed N’Ifrouten n’est la plupart du temps peuplée que par les innombrables pierres tombales qui entourent le Marabout et une fois l’an par quelques vivants fanatiques. De Sidi Mohammed N’Ifrouten, on peut très bien rejoindre directement le Bas Todra par le Tizi N’Figane. La piste indigène qui suit cet itinéraire est assez curieuse.

Elle traverse des paysages désolés, au pied du col, passe près de deux petits lacs perdus dans une épaisse verdure, et où des poissons, venus là on ne sait trop comment, nagent dans une eau profonde et froide.

Ces poissons sont sacrés pour les indigènes de la Région, et il serait fort mal venu d’essayer de les pêcher, d’ailleurs ce ne sont que barbeaux à goût assez vaseux et si l’on a enfreint une fois la coutume on est prêt, pour le reste de ses jours, à la respecter.

Mais nous n’avons pas le dessein de rejoindre sitôt le Todra, et nous préférons marcher obstinément vers l’Ouest. Le paysage se déroule, avec ses hauts et ses bas, tel que nous venons de le décrire.

C’est une piste fatigante, monotone, jamais le repos d’un peu de verdure, quelque fois dans le lit de l’oued que nous suivons une petite flaque d’eau croupissante sous les lauriers – roses, mais pas un coin de cultivable jusqu’à ce qu’on arrive à Tanout Haddou Ichou.

Pour goûter toute la fraîcheur de cet endroit, il faut être parti déjà assez tard d’Imi N’Tourza, et arriver à une heure déjà avancée de la matinée sur la crête qui à l’Est ferme la cuvette de Tanout Haddou Ichou – Et là tout à coup l’on oublie tout, dans le creux, à quelques centaines de mètres, on aperçoit des jardins verts qui apparaissent magnifiques avec leurs figuiers, leurs palmiers et leurs puits d’où des vaches tirent inlassablement l’eau sous la conduite de vieilles femmes- Le rôle de la femme est, quand l’immense seau en peau de bœuf arrive-à la margelle du puits, de le renverser dans la séguia qui va conduire l’eau aux cultures.

Le village est perché sur le flanc de la montagne, 3 ou 4 vieilles kasbahs assez ruinées, comme les marches gigantesques d’un escalier, et du haut desquelles les femmes regardent passer les voyageurs. Quelques poulets assez maigres de cette espèce qu’on est habitué à appeler « rekkas » dans toutes les troupes du corps d’occupation, trottent à travers les cailloux. Dans les arbres piaillent des oiseaux ces tous petits oiseaux de palmes dont le chant semble plus enchanteur qu’aucun autre.

Ici plus que partout ailleurs dans le Saghro on en envie de s’arrêter, de rester, dans la fraîcheur, auprès de ce puits qui est comme un défi à la pente aride et abrupte qu’il va falloir franchir, en partant, pour gagner Igherne Amazder.

Et quand l’heure sera enfin venue de quitter Tanout Haddou Ichou, longtemps encore nous ehtendrons derrière nous, le grincement de la poulie, le cri de la femme qui arrête les vaches au bout de leur course. Tous ces bruits qui nous ont été familiers en quelques minutes et qu’il faut oublier aussitôt.

IGHERM AMAZDER

Une fois quitté Tanout Haddou Ichou, la piste après avoir traversé un petit torrent à sec, assaille une pente raide de ses multiples lacets, et pendant un temps qui paraît infiniment long nous ne cessons de monter et de tourner. Par moment nous nous retrouvons face à la petite oasis de la vallée, et chaque fois nous avons l’impression de n’en être pas plus éloigné qu’au moment de la vision précédente.

Finalement après un effort qui essouffle bêtes et dalles longues plates et brillantes, nous nous trouvons sur une espèce de haut plateau d’alfa qui étend à perte de vue ses ondulations molles et longues.

Tanout Haddou Ichou disparaît derrière un dernier rocher et nous marchons maintenant dans une steppe à aspect désertique – Au sud comme -un prestigieux et impressionnant décor de théâtre, une chaîne montagneuse noire et comme dessinée à grands coups verticaux de pinceau, borde de ses à pic le mouvement de terrain sur lequel nous sommes engagés.

De temps en temps nous apercevons au loin un berger gardant un troupeau de chèvres noires qui s’accrochent aux moindres aspérités de rochers, dévorant la moindre touffe d’herbe.

Et pendant des heures se continue, la symphonie verte et noire, de ce No man’s Land que nous traversons avec l’idée fixe que chaque mouvement de terrain que nous rencontrons va être le dernier et qu’enfin nous arriverons au bout de l’étape et qu’alors ce sera fini, pour cette fois, et que le repos va être là tout prêt.

Et ce désir d’arriver qui fait sembler les heures plus longues ne fait qu’accroître un découragement que la sempiternelle monotonie du paysage ne fait qu’aggraver.

Enfin vers le soir alors que les alfas se courbent doucement sous une légère brise, nous nous trouvons au sommet d’une côte abrupte, aussi pénible à descendre que l’a été à monter celle du départ, une descente bordée immédiatement par les escarpements rocheux, car au fur et à mesure que nous approchons du but le plateau se rétrécit, écrasé par la montagne.

La dent du Saghro, solitaire, témoin unique des bouleversements des âges révolus dresse dans le couchant gris et rose sa silhouette aux arêtes précises.

Tout au fond du trou qu’envahit l’ombre, Igherm Amazder au pied d’une falaise rocheuse groupe ses Kasbahs étroites mais hautes au bord d’un oued aux eaux rares et terreuses – sauf en quelques endroits où des fonds de galets créent de petites grèves naturelles, blanches énormément dans le cadre général plutôt sombre.

Le Ksar est triste, il ne tranche pas sur le paysage environnant, ocre, comme la terre qui a servi à le construire, entouré de ses amandiers et de ses figuiers gris, avec par ci, par-là, par plaques de petits coins de verdures, ridicules d’être touts petits et tous seuls au milieu des rochers.

Igherm Amazder, but d’étape, est presque une désillusion, malgré l’eau et la perspective de pouvoir se ravitailler un peu. Ce n’est pas dans son aspect extérieur dans son site qu’il faut chercher l’originalité d’Igherm Amazder, mais dans sa situation politique.

Ce Ksar – Ce Ksar d’en Bas – comme veut le dire son nom c’est le centre non seulement du Saghro mais surtout des Aït Atta.

C’est là le cœur même d’une grande tribu, d’où part et où arrive ce flux de nouvelles, de disputes, de traditions, de procès, de coutumes qui en sont l’élément vital.

Aussi Igherme Amazder, le triste Ksar d’en Bas, est-il peut être appelé à un avenir plus brillant, à devenir un centre administratif d’une importance considérable. Lorsque le Saghro aura été mis sous la tutelle d’un commandement unique.

Dans les ruelles du ksar, les femmes passent rapidement recouvertes de ces curieuses hendira à rayures noires, blanches et rouges qui servent de vêtements de dessus féminins depuis l’amdghous jusqu’au Sud du Saghro.

Des portes entrebâillées s’échappent des cris d’enfants et le ronronnement des moulins de pierre.

Devant la mosquée, orientée vers l’Est, un groupe d’hommes, aux mines graves, discute avec âpreté, ponctuant leurs phrases de claquements de langues.

Et tout à coup une prière monte dans le soir, criée sur un ton aigu et trainant à la fois, la quatrième prière de journée – alors tout se tait, tout le présent s’efface, plus rien n’existe, plus rien qu’un cri qui déchire la nuit, ce cri séculaire qu’au même moment poussent tous les muezzins de l’Islani, ici comme ailleurs, sous ce même ciel d’Afrique et subitement nous nous sentons pris d’un étrange sentiment d’émotion et de gêne.

Et le ksar d’en bas n’est plus rien dans le domaine immense du Prophète, plus rien qu’un infime ramassis de gens perdus dans l’infini, mais qui à ce moment se relient à leurs millions de frères musulmans dans la prière unique.

D'aprés les récits du lieutenant Raclot,publiée par la Société de Géographie du Maroc

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