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Confréries musulmanes marocaines

 

Cette publication/conférence  est  tirée  des archives  de la résidence générale de la République française, une publication de la mission scientifique du Maroc 1927

PRÉFACE:

£es quelques conférences réunies dans ce volume, n’étaient pas destinées à être publiées ensemble. Malgré la diversité des matières, certains faits historiques qui servent de base à la plupart des sujets traités, reviennent à plusieurs reprises et il en résulte quelques répétitions inévitables. D’autre part, le travail de synthèse nécessaire pour pouvoir exposer sous une forme- restreinte des questions qui auraient pu autoriser de longs développements et qu’une analyse répartie sur un grand nombre d’années pouvait seule permettre, a forcément établi entre ces conférences une sorte d’enchainement sans avoir cherché à tirer des conséquences historiques ou sociologiques de cet enchaînement fortuit, la déduction s’est pour ainsi dire faite toute seule et l’on peut arriver à celte conclusion qu’ici, comme un peu partout, le dogme a surtout servi à satisfaire bien des ambitions et bien des appétits et que la plupart des traditions soi-disant religieuses, ou bien sont antérieures à l’Islam, ou n’en sont que des conséquences bien lointaines.

Il tempérer ni à remplacer par un idéal quelconque il le dissimule ù peine et la simplicité de son théïsme au lieu de purifier les croyances locales, semble au contraire s’être lui même alourdi et compliqué de toutes leurs superstitions.

La façon dont l’Islam a été imposé aux Berbères du Maroc n’était d’ailleurs pas faite pour idéaliser leurs sentiments et les réformateurs Berbères qui sous prétexte de puri fier les mœurs et d’établir l’orthodoxie ont fondé successivement des dynasties, n’ont pas hésité à employer les procédés les plus barbares et les plus sauvages, où l’idéal musulman qui leur servait de prétexte n’avait vraiment rien à faire. On voit entre autres les Almohades, les disciples de l’Imam Impeccable, comme ils appelaient Mohammed Ibn Toumart, non seulement massacrer plus de trente mille Almohades, sous prétexte qu’ils étaient douteux, mais mettre en vente des femmes musulmanes, ce qui constitue au point de vue religieux un crime peut-être encore plus épouvantable.

Mes conférences étaient terminées, lorsque M. Lévi-Provençal, le savant Directeur de l’Institut des Hautes-Études Marocaines a Rabat, a bien voulu me con fier les bonnes pages de sa traduction de « Documents Inédits d’Histoire AImohade Lettres d’Ibn Tumart et de ‘Abd Al-Mumin, Extraits du Kitab AI-Ansab et Mémoires d’AI-Baidak. » On trouvera dans ce remarquable document dont le texte est à la Bibliothèque de l’Escorial, des renseignements précis et très instructifs sur la manière Jbnt l’Imam Impeccable et ses partisans comprenaient les réformes religieuses et le parti qu’ils savaient en tirer. Ce ne sont que trahisons, perfidies, massacres, émasculations, ventes de femmes et d’enfants, bref toutes les atrocités sous prétexte d’orthodoxie, en réalité pour autoriser les confiscations et le pillage ce régime semble d’ailleurs toujours avoir été employé au Maroc pour parvenir au pouvoir et pour le conserver. De nos jours encore on a pu voir il n’y a pas longtemps les procédés em-ployés par Raisouli et par Abdelkerim on ne peut faire autrement que d’être frappé par cette particularité que la première construction que fait édifier un prétendant, n’est pas une maison pour y habiter, mais une solide prison, le plus souvent souterraine où il fait fixer des chaînes et des carcans.

En un mot, c’est par la terreur que certaines tribus berbères ont établi leur autorité sur d’autres, en les détruisant partiellement pour leur prendre leurs biens et réduire leurs femmes et leurs enfants en esclavage.

L’orthodoxie musulmane a pu être le prétexte invoqué depuis l’arrivée de l’Islam au Maroc pour autoriser ces brigandages, mais ce n’est pas elle qui a donné aux mœurs berbères leur sauvagerie et leur cruauté tout ce que l’on peut dire, c’est que cette orthodoxie n’a pas modifié leurs mœurs, pas plus que leurs institutions, leurs coutumes ni même leurs superstitions, ni un grand nombre de leurs rites.

Après avoir résumé dans les conférences qui suivent le rôle de l’Islam dans l’organisme marocain, son développement successif, son action dans la vie sociale du pays, je me suis trouvé amené à voir au-delà de la période musulmane de l’histoire du Maroc et à apercevoir le pays lui-même dégagé en partie du brouillard que les théories musulmanes cherchent à interposer entre les populations et nous.

Sans doute il ne faut pas nier l’influence que l’Islam a pu, après tant de siècles, avoir sur la mentalité marocaine, mais il ne faudrait pas semble-t-il non plus exagérer cette in fluence et vouloir la retrouver dans toutes les manifestations de la vie du pays.

Au moment où les nations musulmanes les plus éclairées, chez lesquelles l’Islam avait trouvé les souvenirs de civilisations assez avancées, ont une tendance à se dégager des entraves apportées à leur développement par une interprétation trop étroite du dogme ou plus exactement par une déformation permettant de satisfaire surtout certains intérêts particuliers, il peut être inutile que cette déformation puisse être un obstacle à des réformes exigées par l’intérêt public. Le respect de la France pour la religion musulmane ne doit pas être exploité contre elle, en transformant en question religieuse tout ce qui porte atteinte aux anciens errements, profitables sans doute à quelques-uns, mais ruineux pour le pays dans son ensemble. C’est ce qui m’a engagé à publier ces conférences, en souhaitant que notre contact direct avec les populations marocaines devienne de plus en plus intime, de façon à réduire les obstacles religieux qui peuvent nous séparer, à leurs justes proportions. E. M. B.

Première partie :

Lorsqu’on a bien voulu me demander de vous entretenir des Confréries marocaines, j’ai accepté d’enthousiasme parce qu’il s’agit là d’une question qui m’intéresse tout particulièrement depuis bien des années.
D’autre part, en reprenant le sujet, en l’examinant avec plus de soin, j’ai été presque effrayé de son ampleur et de sa diversité;je me suis rendu compte également, une fois de plus, de tout ce qui me manquait pour pouvoir vous apporter- une étude complète ; heureusement il s’agit moins de vous présenter un travail déjà fait que de vous demander votre concours pour le faire et de vous exposer simplement le résultat de mes recherches, dans l’espoir de faciliter un peu les vôtres.

Il faudrait que nous pussions arriver, par une collaboration méthodique, à réaliser une œuvre comme celle qui a été accomplie pour l’Algérie par le commandant Rinn. par Depont et Coppolani, par le colonel Trummelet et par d’autres; pour le Soudan, par M. le Capitaine interprète Marty. Cela n’est pas un travail de quelques semaines; mais si chacun étudie avec soin sa région, le groupement de toutes ces études particulières permettra de constituer un travail d’ensemble du plus grand intérêt et d’une très grande utilité pour la politique indigène. Je me garderai de me lancer dans une étude de la mystique musulmane, je risquerais de m’y égarer avec vous sans grand profit. Des maîtres autorisés ont fait cette étude avec l’autorité et la science nécessaires ; sans rappeler tous les remarquables travaux qui traitent de l’essence même de toutes les religions et de toutes les philosophies, je vous citerai seulement r ouvrage le plus récent qui est également le plus exact et que M. Louis

Massignon a fait paraître cette année sous le nom trop modeste de « Essai sur les origines du lexique technique de la mystique musulmane ». M. Massignon n’est certainement pas un inconnu pour vous. Il y a bientôt vingt ans, j’avais le plaisir de le recevoir
à El-Qçar, à son passage pour aller à Fès, lorsqu’il préparait son ouvrage sur le Maroc d’après Léon l’Africain. Tous nous avons eu recours dans nos recherches à ce remarquable travail si précis et si documenté.

Il faut lire les savants travaux de M. Massignon sur la mystique musulmane, tels que l’histoire de la Passion de Halladj, qui disait : << Ana el-Haqq » (je suis la Vérité), c’est-à-dire : je suis Dieu, pour retrouver les véritables origines du soufisme et pour pénétrer les secrets de cette scolastique qui a créé une terminologie spéciale, afin d’essayer d’exprimer par des mots, c’est-à-dire par des matérialités, les sentiments subtils de la communion exclusivement spirituelle de l’homme avec la divinité. La langue humaine peut exprimer des idées, même des sentiments : elle devient impuissante quand ces idées ou ces sentiments tendent à dématérialiser complètement l’humanité.

Grâce au travail de M. Massignon, les profanes comme moi arrivent à se rendre compte du désir ardent de détachement des choses de la terre, que la révélation du Livre de Dieu semble avoir excité dans certains esprits dès les premiers siècles de l’hégire. En lisant le magistral exposé de cette étude sur les principes de la mystique musulmane, on ne peut faire autrement que de se demander quel rapport il y a entre cette ·recherche presque maladive de l’idéal divin et les confréries musulmanes telles que nous les voyons fonctionner autour de nous. Cependant, il est hors de doute que c’est bien à ces principes mystiques de l’Orient que remontent nos confréries marocaines. Il ne reste peut-être plus grand-chose des principes, mais les confréries subsistent et fonctionnent et c’est là ce qui nous intéresse.

Avant d’entreprendre la revue de ces différentes confréries, il peut être utile de jeter un coup d’œil rapide, d’abord sur la mystique musulmane elle-même, ensuite toute les tribus marocaines, aux différentes époques où les principes de cette mystique y ont été apportés; enfin sur le rôle que l’enseignement de cette mystique a joué dans l’organisme marocain. Ce triple examen nous permettra peut-être de nous rendre compte de l’influence véritable de l’enseignement dont sont issues les Zaouïas et les Confréries qui subsistent encore, ainsi que des déformations que les siècles et la mentalité des populations ont fait subir à cet enseignement.

C’est une vérité bien connue que si les religions modifient les mœurs des peuples, ces mœurs elles-mêmes modifient également les religions ; il est certain que, en dehors du dogme qui est immuable, l’Islam d’Arabie s’est modifié au contact des populations de la Syrie et de la Perse et qu’ils  est modifié encore en pénétrant chez les populations berbères, plus arriérées, plus ignorantes et plus frustes. De même la mystique musulmane, née du contact de l’Islam avec des populations déjà préparées à des spéculations intellectuelles, devait se modifier en pénétrant dans les tribus berbères du Maroc, à peine islamisées et dont l’Islam était souvent contaminé de souvenirs idolâtres, sur lesquels s’étaient tant bien que mal superposées des hérésies juives, chrétiennes et même musulmanes. En même temps, nous nous rendrons compte que si le Maroc est aujourd’hui un pays incontestablement musulman, l’Islam orthodoxe ne s’y est pas établi sans efforts ni sans luttes et qu’il a fallu plusieurs siècles pour y réaliser l’unité musulmane.

D’autre part, nous nous rendrons compte également qu’il semblerait que le besoin de particularisme des populations berbères ne pouvant plus se satisfaire du fait de l’unité de la religion elle-même, s’est manifesté dans la multiplication des Zaouïas et des Confréries. Nous verrons que c’est à peu près à l’époque où l’unité religieuse s’établissait, que les premières Zaouïas étaient créées, comme un correctif à cette unité. Enfin, nous constaterons aussi qu’il est permis de croire que ces premières Zaouïas ont souvent été moins des centres d’enseignement mystique que de simples centres d’enseignement religieux, un moyen de répandre et de conserver les principes élémentaires de l’Islam chez les populations d’une religiosité plus matérielle que spéculative. L’esprit plus superstitieux qu’autre chose de ces populations a attribué aux chaikhs des Zaouias des pouvoirs surnaturels et miraculeux et il en est sorti le culte des saints et les confréries que nous voyons encore aujourd’hui, tandis que l’enseignement mystique était réservé à une petite élite très restreinte qui exerçait son autorité sur la masse.

Sans étudier à fond la mystique, il est cependant nécessaire d’essayer de se rendre compte de la façon dont elle a pu naître du théisme musulman qui semblait maintenir la divinité assez loin en dehors du monde et qui ne paraissait pas autoriser la communion de l’homme avec elle. Il semble bien que le théisme un peu sec des premiers temps de la révélation, de forme exclusivement sémitique, qui évoquait l’idée d’un Dieu tout puissant dominateur et lointain, suffisait aux Arabes d’Arabie, ignorants et grossiers ; il a sans doute moins satisfait l’esprit, plus cultivé des habitants de la Perse et de la Syrie, qui avait déjà reçu les principes de la mystique des Indes et de la philosophie grecque, sans parler des influences chrétiennes.

Nous ne suivrons pas les discussions des savants pour savoir si la mystique musulmane est née du Coran ou si, au contraire, elle lui est complétement étrangère ; ce qui est certain, c’est que sous J’influence des doctrines mystiques~ le théisme musulman a failli se transformer en un panthéisme absolument opposé au principe même de la révélation ; aussi a-t-on cherché à rattacher la mystique à .ce principe, en lui reconnaissait pour  ainsi dire une révélation particulière. C’est ainsi que l’on fait ofticie11ement remonter les doctrines mystiques à Dieu, par Ali, le Prophète et l’archange Gabriel.

Les mystiques musulmans avaient adopté la dénomination de soufis et la doctrine elle-même s’appelait Eç-Çoufiya, le soufisme. On n’est pas d’accord sur l”étymologie du nom de soufi.: l’opinion la plus accréditée est que le mot vient de souf, laine. parce que les soufis portent des vêtements de laine. Quelques-uns pensent qu’il y a peut-être là un souvenir du grec et que çoufi vient de sophos. Les principes panthéistes qui ont failli entraîner la mystique musulmane en dehors de la religion révélée peuvent rendre cette étymologie vraisemblable. C’est sans doute à cause de cela même que les mystiques musulmans la rejettent absolument.

                                                                                                      à suivre …

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