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Chômage classique ou chômage keynésien

 SOMMAIRE

Dans les débats politique portant sur le chômage deux conceptions finissent toujours par émergés : l’une accuse les dysfonctionnements du marché du travail, l’autre invoque l’insuffisance de la demande adressée aux producteurs. Les premiers font référence à l’analyse « classique » les seconds se rangent dans le camp de l’analyse keynésienne. Cette opposition est aujourd’hui complétée par de nombreux prolongements mais elle reste assez centrale pour que cet article tente de la présenter simplement.

L’analyse classique

L’analyse économique traditionnelle traite le marché du travail comme le marché d’un produit. Une offre globale de travail et une demande globale de travail traduisent des décisions individuelles des offreurs (ceux qui proposent leur travail contre le versement d’un salaire) et des demandeurs (ceux qui veulent acheter du travail en payant un salaire). Le prix du travail c’est le salaire qui s’établit à un niveau plus ou moins élevé en fonction des comportements des offreurs et des demandeurs de travail.
Cette manière de présenter la relation entre salaire et emploi se retrouve dans le sens commun : s’il y a peu de candidats pour un grand nombre de postes proposés on s’attend à ce que le salaire soit élevé et inversement.
Dans la mesure ou le mécanisme du marché conduit normalement à un équilibre, si le marché du travail fonctionne bien il ne peut pas y avoir durablement d’écart entre les quantités de travail offertes et demandées, il ne peut pas y avoir de chômage autre qu’un chômage volontaire traduisant simplement le fait que certains salariés refusent de réduire leur prétention salariale pour s’adapter au salaire du marché.
Pour rendre compte de la vie économique réelle, cette analyse doit procéder en trois temps :
- construire une représentation théorique montrant comment le marché du travail fonctionne : présentation développée dans cet article
- indiquer pourquoi dans ces conditions le chômage peut exister : : présentation développée dans cet article
- aménager la présentation théorique initiale en modifiant les conditions dans lesquelles elle est censée fonctionner : présentation développée dans cet article

Le rejet de l’analyse dominante du marché du travail

Les systèmes d’emploi et de relations professionnelles qui peuvent être observés sont très éloignés des hypothèses indispensables pour que le modèle dominant soit applicable.
Afin de corriger cet écart l’analyse économique du marché du travail a été aménagée par de nombreuses contributions introduisant les imperfections de la concurrence à travers leurs principales manifestations : asymétrie d’information, pouvoir de négociation, rationalité limitée, anticipations…
Pour certains économistes, si cet effort est méritoire, il ne change rien à la position qu’ils adoptent : pour eux, la description d’un marché du travail confrontant une offre et une demande qui seraient toutes les deux principalement fonction du salaire réel est inacceptable. Ces auteurs peuvent être rangés d’une manière ou d’une autre sous la bannière keynésienne.
Ils s’efforcent de montrer alors qu’il n’existe pas de mécanisme équilibrant offre et demande de travail par la variation du salaire et que dans ces conditions le chômage involontaire [1] peut exister, et que cette situation est plus fréquente que celle du plein-emploi dont on ne peut pas garantir qu’il correspond à un équilibre économique stable.
L’explication qu’ils retiennent est centrée sur les relations qui s’établissent entre la demande de produits anticipée par les producteurs et le niveau d’emplois qui est nécessaire pour la production correspondantes soient réalisée. L’offre de travail est une composante passive de la définition du chômage. Si la demande de produits est forte, la demande de travail le sera aussi et pour une offre de travail donnée, le chômage sera faible. En revanche, si la demande de produits est faible, la demande de travail ne suffira pas à absorber l’offre de travail et il y aura des chômeurs involontaires.

La critique keynésienne de l’analyse « classique »

John Maynard Keynes publie son œuvre principale au lendemain de la crise de 1929 caractérisée par la montée du chômage et le désespoir des sans-emploi. Il lui semble, comme à beaucoup d’autres à cette date, qu’il n’est pas possible de s’en tenir à la conception dominante du chômage selon laquelle c’est le refus de laisser jouer la baisse du salaire réel qui explique le déséquilibre du marché de l’emploi : le chômage serait d’abord un chômage volontaire. Dans la « Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie » (dite la « Théorie générale ») publiée en 1936 Keynes s’efforce de montrer que le chômage peut-être involontaire et cela au delà de ce qui peut provenir des désajustements temporaires décrits comme chômage frictionnel.

Sa critique se fonde sur deux idées principales :
- on ne peut pas assimiler le marché du travail à celui des autres biens, de telle sorte que le salaire n’a pas le rôle régulateur traditionnellement attribué aux prix
- la détermination du niveau de l’emploi s’explique par un enchaînement partant du marché des biens parce que les entreprises décident du niveau de l’emploi d’abord et avant tout à partir de la demande de produits qu’elles peuvent anticiper.

Pour la théorie keynésienne, les mécanismes du marché sont incapables d’enrayer le chômage involontaire.

La production s’accompagne bien d’une distribution équivalente de revenus mais ces revenus ne sont pas immédiatement et totalement transformés en dépenses.
C’est le rejet de ce que les économistes appellent la loi des débouchés ou loi de Jean-Baptiste Say.
La loi des débouchés énonce simplement qu’en produisant et en vendant son produit l’entrepreneur engage des dépenses (salaires, produits intermédiaires) et réalise un profit constituant des revenus. Comme l’épargne n’est qu’un report de consommation dans le temps, tout le revenu se transforme en dépenses absorbant la production. Cette théorie repose sur une conception particulière de la monnaie : c’est un simple instrument d’échange, elle n’est pas désirée pour elle même.

L’apport décisif de Keynes est dans la liaison réalisée entre le fait qu’il n’y a aucune raison pour que le marché des biens soit systématiquement et en permanence en équilibre et l’existence d’un chômage involontaire.
L’absence d’ajustement automatique du salaire nominal (qui n’est pas un prix de marché mais l’expression d’une convention) empêche que la mécanique néoclassique s’applique.

Keynes pose clairement le lieu de sa rupture avec les économistes « classiques » en discutant la présentation de l’un de leurs représentants, Arthur Cecil Pigou.
S’il accepte de faire de la demande de travail une fonction décroissante du salaire réel (premier postulat), Keynes refuse d’admettre que l’offre de travail est une fonction croissante du salaire réel (deuxième postulat).
Dès lors il n’y a plus de marché du travail et le niveau de l’emploi déterminé par les entrepreneurs en fonction de leurs anticipations de demande, commande le niveau du chômage puisque l’offre de travail est relativement rigide.

La coexistence de formes différentes de chômage

Edmond Malinvaud propose une synthèse des idées keynésiennes et néoclassiques.
- Le chômage traduit l’absence d’un mécanisme permettant de réaliser l’équilibre sur les différents marchés. Pour qu’un marché conduise à l’équilibre il faut que l’ajustement des quantités se fasse lorsque les prix annoncés ne sont pas au niveau d’équilibre. C’est le « commissaire priseur » (celui qui annonce le prix et qui le corrige en constatant le déséquilibre entre offre et demande) qui permet cet ajustement. Si ce commissaire priseur n’existe pas, les contrats sont conclus avant que l’équilibre soit réalisé et l’une des deux parties (offreurs ou demandeurs) sera rationnée (n’obtiendra pas ce qu’elle souhaite).

Ainsi, deux types de chômage peuvent exister, qui doivent être traités différemment.

- Si l’on est en présence d’un chômage keynésien, il convient de stimuler la demande de biens adressée aux entreprises : l’objectif est la création d’une dynamique demande-production-emploi.
- D’un autre côté, pour résorber un chômage classique, il faut chercher en priorité à améliorer la rentabilité des entreprises : c’est la dynamique profit-production-emploi qui est alors privilégiée.
Ces deux types de chômage nécessitent donc des remèdes différents voire opposés dans le domaine salarial.
Cependant cette théorie se heurte à un problème : que faire dans la mesure où les deux types de chômage coexistent dans la réalité ?
- Si le chômage français est de type keynésien au cours de la décennie 60, sa nature est plus classique au début des années 80. Dans la première moitié des années 90, les deux types de chômage coexistaient, traduisant par-là l’insuffisance de la demande globale et des taux d’intérêt réels trop élevés qui nuisaient à la rentabilité des entreprises.
- Les économistes sont partagés quant au caractère principalement keynésien ou classique du chômage contemporain.

On le comprend, l’enjeu de ces analyses n’est pas purement académique ; il conditionne aussi les choix de politique économique.
- Si le diagnostic est celui d’un chômage keynésien, il faut appliquer les consignes de politique économique permettant de soutenir l’activité de manière à encourager les entreprises à embaucher. Confrontées à une demande anticipée plus importante, les entreprises vont utiliser plus de travail. C’est un raisonnement de ce type qui fonde les « politiques de relance ». Il devient possible pour les pouvoirs publics de lutter contre le chômage par des interventions conjoncturelles.
- Si le chômage est de type classique il ne sert à rien d’essayer de modifier la demande de travail par un changement d’anticipations des chefs d’entreprise. Le chômage classique traduit la rigidité des salaires qui empêche le salaire réel de revenir à un niveau compatible avec la productivité : s’il y a des chômeurs, c’est parce que le travail coûte trop cher.

[1Ce concept désigne la situation de ceux qui sont prêts à accepter le salaire pratiqué sans que cela leur permette de trouver un emploi.

Article republié à partir du site :http://bts-banque.nursit.com/Chomage-classique-ou-chomage

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