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Bataille de Saghro : La fin du Capitaine rouge

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 Le Capitaine de Bournazel

Il s’agissait, le 28 février, d’en finir avec les dissidents marocains réfugiés dans le massif du Sagho. Le général. Giraud, un chef dont l’École ne cesse de suivre avec intérêt la brillante carrière, avait réussi à cerner le massif au cours de l’hiver. Il restait à réduire seulement quelques milliers de montagnards retranchés au centre dans une sorte de forteresse naturelle, le plateau des Aiguës, d’une surface de quatre kilomètres carrés environ.

Nous revenons aujourd’hui sur les circonstances dans lesquelles le capitaine de Bournazel, qui nous était cher au double titre d’ancien élève et de parent de notre fondateur, trouva la mort le 28 février dernier, au cours d’une opération militaire aux confins algéro-marocains. Le capitaine de Bournazel ne démentit pas, ce jour qui devait lui être fatal, le splendide courage qu’il avait toujours montré et qui attachait une renommée épique à sa personne.

On fit porter l’attaque sur l’une des passes d’accès de la forteresse. Mais l’action débuta mal. Un avion qui survolait le combat prit feu et tomba au milieu des ennemis. Peu après, on vit l’avion du général Giraud, qui commandait de là les opérations, tomber à son tour par suite d’une panne de moteur à cent mètres à peine des lignes de l’adversaire. On eut grande peine à dégager le général et certaines de nos troupes le crurent pris. Les Chleuhs remarquèrent le flottement qui se produisait alors parmi les nôtres et s’élancèrent à la contre-attaque.

C’est à ce moment qu’intervint le capitaine de Bournazel. Il résolut de détourner sur lui l’effort de l’assaillant et se précipita avec son goum à l’endroit le plus menacé. Mais il a 70 hommes seulement et l’ennemi le dépasse de beaucoup en nombre. Lui et les goumiers qui l’ont suivi sont tout de suite enveloppés » Leur lutte furieuse n’a pas de chance de leur permettre de s’échapper. Ils périront tous. Cette fois, le capitaine de Bournazel a trop présumé de sa bravoure, ou plutôt il ne s’est pas fait illusion sur les suites de sa charge et il s’est sacrifié sans hésiter avec sa troupe pour sauver la situation.

Blessé au bras, puis au ventre, le capitaine de Bournazel mourut dans d’admirables sentiments de courage et de piété. Il avait souhaité cette mort et il ne changea pas de sentiment quand il se trouva face à face avec elle. Ses funérailles eurent lieu le 2 mars, à Erfoud. Mme la Générale Giraud y représenta les siens, parents et amis, qui ignoraient encore la triste nouvelle.

Le sacrifice du capitaine de Bournazel a porté ses fruits. La forteresse des Aiguilles a été prise. Le Sagho est entièrement pacifié aujourd’hui.

Mais la France a perdu un héros. Qui eût dit que l’écolier de Saint-François, corps frêle, âme qui paraissait timide, donnerait un jour ces preuves extraordinaires de décision et d’audace ? Un magnifique caractère s’était révélé avec les années. La Providence n’a pas voulu que le capitaine de Bournazel multipliât davantage ses héroïsmes. Comme son oncle, le missionnaire de Corée, il aura dû se contenter d’une vie brève ; le dévouement mortel pour la France par lequel elle se termine mérite d’être comparé au martyre qui mit bientôt fin aux travaux apostoliques du missionnaire pour Extension de la foi chrétienne.

On aura une idée plus complète de ce beau caractère en lisant les souvenirs que Mgr de Mayol de Lupé, aumônier militaire, qui l’approcha de près en 1925-1926, et lui restait très attaché, a recueillis dans une lettre adressée au journal La Croix :

….. Sans trahir aucun secret, je puis conter quelques beaux traits, quelques nobles paroles, de cet ardent et jeune officier. Il aimait passionnément son pays ; il désirait, par-dessus tout, le servir. Il me souvient de cette phrase qu’un soir il nie disait duis un bordj des montagnes, au nord de Taza, Bab-Moroudj, comme nous nous promentons sous un ciel tout brillant d’étoiles, d’un azur si profond, à ces heures-là, là-bas, si lumineuses malgré les ombres de la nuit : « Je suis jeune, j’ai une santé de fer, j’aime la vie. C’est bien permis à mon âge. Et cependant je serais si heureux de mourir au combat! Ça me vaudrait la rémission de mes péchés; et puis, c’est beau! — Henri, lui dis-je, il y a peut-être un peu de présomption et d’orgueil dans ce désir. — S’il y en a, me répondit-il, ce ne peut être bien mal devant Dieu de désirer finir en donnant un bon exemple. Ça doit racheter tous les mauvais. »

Que de conversations tenues dans ce bordj de Bab-Moroudj, sous le toit ami qui abritait le chef de ce district et sa famille et où nous trouvions le soir, après de rudes randonnées, un accueil si bon ! Que de discussions sur les pistes du grand bled quand j’accompagnais Henri de Bournazel dans les rudes chevauchées où il entraînait ses Moghkrassni !

C’est alors qu’il se livrait le mieux, qu’il laissait voir à nu tout son intime. Cet indépendant, ce frondeur n’avait en réalité qu’une devise : Servir. Servir sa gloire familiale, être un chaînon de cette belle chaîne qu’était sa vieille race limousine : servir son pays; et, par son héroïsme, servir sa loi. Car.il n’admettait pas, cet intrépide, qu’on pût avoir un rang social, prétendre à la foi religieuse si on n’était pas un vaillant, toujours prêt au sacrifice total. Ceux qui ne correspondaient point a cet idéal, il les fustigeait en paroles dont je devais parfois réprimer l’dureté, mais qui plaisaient tant elles étaient sincères, qui mettaient en joie tant le tour en était vif, imprévu, cinglant.

Je crois le voir encore, au temps de Paques, ce beau spahi. Je lui rappelais les obligations religieuses de ces jours: « C’est que, déclara-t-il avec sa franchise assez brutale et son laisser-aller de cavalier, on ne reçoit pas Dieu comme dans un moulin, lu ma foi, j’ai bien peur qu’il ne trouve chez moi un drôle de moulin. »

Il fit ses Piques avec une foi profonde. A quelque temps de là, nous étions partis pour de nouveaux combats. Un jour, dans le grand bled, je le rencontrai. 11 voulut à nouveau accomplir ses devoirs de chrétien : « Me voilà bien équipé, celte fois. Ça ne fait rien, je suis bien content de vous avoir rencontré. On a tout de même plus de cran pour foncer tout droit en avant. » Foncer tout droit, c’était sa manière et sa passion. Chez lui, aucun snobisme, aucun orgueil véritable, mais un sentiment profond de ce qu’il devait à ses traditions. Je ne puis oublier son enthousiasme le jour où je lui avais conté la réponse d’un Montmorency à Louis XV s’étonnant presque avec reproche qu’il n’y eut aucun maréchal de France porteur de ce grand nom : « Ceux de notre rang se font tuer trop jeunes, Sire, au service du roi pour pouvoir recevoir de sa main le bâton de maréchal. » — « Oui, disait Henri de Bournazel, mourir au combat, c’est le dernier de nos privilèges. Il ne faut pas le laisser perdre. »

Pendant la campagne contre les Riffains, sans cesse au danger, une fois même abandonné par ses Moghkrassni, qu’il sut, d’ailleurs, reprendre en main, il voyait chaque jour le risque proche du trépas. Il avait alors écrit à un très saint prêtre (aujourd’hui devant Dieu, ami de sa famille, et auquel j’étais uni moi-même par les liens spirituels les plus étroits) : « Mon Père, je me recommande instamment à vos prières. Obtenez-moi, si je meurs, de mourir chrétiennement. Je suis le dernier de mon nom ; cela me peinerait de mourir sans descendant. Or, je ne suis pas encore marié. »

Il vint me porter la réponse : « Nous prions et faisons beaucoup prier pour vous. Le bon Dieu veillera sur vous. Nous vous recommandons au Cœur Sacré de Jésus et à la Très. Sainte Vierge immaculée. Ils ne voudront point que vous soyez le dernier de votre nom. »

« Voilà qui me donne confiance, plaisantait, à la surface, Henri de Bournazel, au fond très ému. Sûr de bien mourir, et encore, pas avant d’avoir un héritier: plus besoin d’avoir même la petite minute de paix! »

La veille de son mariage (j’étais rentré en France), il vint me trouver, Longtemps nous parlâmes : il sentait toute la gravite des devoirs qui allaient lui incomber, une question le préoccupait : a Je ne veux pas renoncer à servir ; dans quelque temps je demanderai à retourner là-bas. Mais aurai-je le droit d’imposer à ma femme l’angoisse de me revoir au danger? » Je le rassurai : celle qu’il choisissait ne le détournerait pas de sa vocation

Bien peu ont connu le véritable Henri de Bournazel. Par une sorte de pudeur, il dissimulait ses qualités, sa sensibilité d’âme, la force de ses sentiments religieux, sous une apparence de légèreté, sous des propos désabusés qui ne pouvaient donner le change à personne, il le savait bien. Celui qui écrit ces lignes sait qu’Henri de Bournazel, parce qu’il était un vrai paladin, était un chrétien qui ne doutait pas…;

 

Archives de : Ecole Saint-François-de-Sales (Dijon), 08 avril 1933,Droits : domaine public 

 

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