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AUX CONFINS DU TAFILELT EN 1923

De récents communiqués nous ont appris que le problème du Tafilelt qui, depuis de longues années, préoccupait à juste titre tous ceux qui s’intéressent à l’avenir de notre jeune protectorat, venait d’être résolu de façon particulièrement heureuse. On a pu voir dans les périodiques illustrés des photographies et des articles fixant pour l’histoire les différentes phases de l’avance de nos troupes dans des régions où chaque jour notre influence va se fortifiant. L’attention vient d’être ainsi attirée sur cette partie du Maroc saharien figurant comme une tache blanche sur les cartes de l’occupation française. Aussi, lorsque mon collègue M. Courteault m’a fait l’honneur de me demander pour les lecteurs de la Revue philomathique quelques-uns de mes souvenirs de voyage au Maroc, ai-je pensé qu’il serait peut-être intéressant de leur parler de ces pays du Sud où j’ai eu le plaisir de faire une tournée de reconnaissance géologique en 1923, à une époque déjà lointaine, en compagnie de l’Ingénieur en chef des Mines M. Despujols.
Notre mission fut organisée par le commandant du Cercle Sud, le colonel Belouin. Il m’est particulièrement agréable d’évoquer le souvenir de ce chef, respecté de tous les indigènes de son immense secteur. Doublé d’un observateur curieux, et sagace, s’occupant de toutes les questions susceptibles d’amener à notre cause les populations soumises à son autorité, il s’intéressait aussi à tout ce qui pouvait rendre agréable à ses visiteurs un séjour à Bou-Denib. En particulier pour nos études, nous avons eu à notre disposition de très nombreux documents dont la géologie marocaine est redevable au chef du. Cercle Sud. Les fossiles, les roches qu’il ramassait ou qu’il faisait récolter aux officiers des différents postes placés sous ses ordres nous ont fourni des points de repère très précieux. De plus, le colonel Belouin aimait à se rendre compte de tout par lui-même; il aimait à vérifier les renseignements qui lui étaient fournis par les indigènes et il était heureux lorsque l’occasion lui était donnée de montrer lui-même les richesses et les curiosités de son bled. C’est ainsi qu’il tint à nous accompagner dans la belle tournés que je me propose de rappeler ici.
En 1923 le Cercle Sud s’étendait en bordure de l’Atlas vers les solitudes sahariennes. Deux oueds importants descendent de la grande chaîne vers le sud: l’Oued Guir à l’est, l’Oued Ziz à l’ouest. Le premier va rejoindre la Zousfana au nord d’Igli; le second descend vers le Tafilelt. Ce terme de Tafilelt est employé dans des sens différents: pour certains auteurs, Tafilelt (ou Tafîlalet) désigne toute la région comprise entre Bou-Denib et la vallée du Ziz; pour d’autres, c’est seulement la grande palmeraie dominée par la butte du Djebel Erfoud et installée sur les alluvions du Ziz, épanouies en une vaste étendue triangulaire rappelant un delta dont la pointe est tournée vers le nord. Les cartes du Service géographique du Maroc réservent le terme de Tafilelt à la plaine d’alluvions et à ses environs immédiats. C’est une véritable plaine d’épandage de l’oued, plantée de palmiers et de jardins auxquels les canaux d’irrigation apportent la vie. De nombreux villages ou « ksour)), enfermés dans des murailles rouges, sont perdus.au milieu de la verdure. C’est vers la vallée du Ziz: et la grande palmeraie qu’en décembre 1923 nous allions en reconnaissance géologique.
Nous partons de Bou-Denib le G décembre pour atteindre le poste le plus avancé qui commande l’entrée septentrionale de la palmeraie. Le départ est fixé pour 6 heures 30. Au jour levant, les autos ronflent et s’engagent sur la piste qui court vers l’ouest. Au nord se déploie le magnifique décor du Grand-Atlas; vers le sud les Hammadas avec leurs plateaux horizontaux, parfois découpés en tables ou « gour », dressent leurs plates-formes monotones. Un trajet d’une centaine de kilomètres sur la piste va nous permettre d’atteindre le pays des prestigieuses palmeraies. Tout le long du chemin s’échelonnent de distance en distance des partisans et des groupes de cavaliers chargés d’assurer la sécurité. Un avion du camp de Bou-Denib survole le bled que nous parcourons. Nous profitons du passage d’une caravane de plus de quatre cents chameaux allant à Erfoud et d’un convoi de camions Mazères, — les camions ravitailleurs qui ont joué au Maroc un rôle trop souvent obscur, mais combien méritoire et même héroïque dans de nombreuses circonstances; ils vont aujourd’hui porter vivres et munitions aux postes avancés, notamment à Erfoud et à Ksar es Souk.
Le parcours de Bou-Denib à la vallée du Ziz est sévère. Après la traversée du Guir à Aït Moussa, faite sans difficulté à gué (il n’en est pas toujours ainsi, car le Guir, comme tous ces fleuves sahariens, est sujet à de grosses crues), nous nous engageons sur un de ces plateaux arides, désertiques, que les indigènes appellent la Hammada, désert de pierre interminable et monotone, de haute altitude (1.000 mètres en moyenne).
La structure géologique de ces immenses plateaux sahariens est assez simple. Sur le Araste socle paléozoïque plissé, qui constitue l’ossature profonde du bouclier africain, s’est étalée la transgression crétacée; elle a déposé un manteau épais de marnes et de calcaires dans lesquels en certains points privilégiés on trouve des coquilles fossiles, vestiges des êtres qui ont vécu dans les mers disparues. Les oueds qui les découpent sont encombrés d’alluvions, produits de démantèlement des. Hammadas et aussi des crêtes du Grand-Atlas qui, depuis son soulèvement aux temps tertiaires, subit le sort commun réservé dans le cycle géologique à toutes les aspérités de l’écorce terrestre: les agents de la glyptogénèse, la gelée, la pluie usent et abaissent les montagnes. L’Atlas n’échappe pas à cette loi; les vallées du Guir et du Ziz, encombrées d’alluvions, le montrent bien.
Au grand campement d’Hassi Rahma en zone d’insécurité, beaucoup de monde se trouve rassemblé. Les camions ravitailleurs sont arrêtés; les spahis sont au repos; l’avion de surveillance est à terre, sans accident heureusement. Nous poursuivons notre course rapide vers l’ouest. Les partisans deviennent de plus en plus nombreux pour assurer la surveillance de la route. Un groupe de Berbères, par de larges gestes de leurs grands bras maigres, nous invite à nous arrêter pour prendre le thé à la menthe; c’est là un des traits les plus caractéristiques de l’hospitalité indigène. Très vite, car il ne faut pas s’attarder, l’horaire inexorable devant être suivi ponctuellement, nous acceptons l’offre de ces braves gens, puis nous nous engageons dans le Teniet Zerzef, défilé sauvage comme il y en a beaucoup dans la région, entaille profonde et étroite dominée par des corniches abruptes de la Hammada. Pendant une halte nous faisons quelques observations sur le terrain et levons un petit coin de carte géologique sur le fond topographique au 1/200.000° qu’on possédait alors. Le convoi de chameaux interminable nous dépasse; les vaisseaux du désert avancent lentement, balançant leur long cou et humant l’air vif du bled.
Après une descente rapide nous arrivons sur la rive gauche du Ziz. Sur une chaussée submersible ou radier nos Aroitures gagnent la rive droite. Quelques moments de repos, un arrêt pour un casse-croûte sommaire dans le bled nous permettent de contempler vers l’est le décor impressionnant des Hammadas horizontales sur leur piédestal de couleur rouge. Puis nous partons vers le sud, vers la grande mer de palmiers. Quelques dunes modestes, des tertres de sable en forme de croissants, barkhanes embryonnaires, donnent au sol un aspect mollement ondulé, et nous voici à l’entrée des palmeraies du Ziz. La photographie a vulgarisé ces paysages de grands arbres vivant « la tête au feu, les pieds dans l’eau », suivant le proverbe arabe. C’est le paysage de Biskra, de Tozeur ou de Figuig; on le trouve dans le sud de l’Algérie, de la Tunisie ou du Maroc; qui en a vu un les a tous vus. Au pied des hauts stipes court un réseau de rigoles ou « séguias » amenant l’eau nécessaire au développement de la vie végétale. Quelques vergers d’arbres fruitiers étonnent dans ce pays saharien. Le sol, divisé en petits rectangles tracés avec une préoccupation qui semble géométrique, est bien cultivé; des légumes, des. Céréales font du Tafilelt une région intéressante au point de vue agricole, dont il ne faut pas du reste exagérer l’importance, comme on l’a fait souvent.
SUR LES BORDS DE L’OUED ZIZ A KSAR ES SOUK
Nous arrivons à 14 heures à Erfoud, traversons la place entourée de maisons cubiques en pisé et, au terme du voyage, nous nous trouvons devant l’entrée de la redoute enfermée dans sa ceinture de murailles crénelées, doublée à l’extérieur d’un important réseau de barbelés. La petite garnison, chargée de la surveillance des confins, est pleine d’entrain, sous le regard vigilant des sentinelles qui, du blockhaus du Djebel Erfoud, sur la rive gauche du Ziz, observent et scrutent le pays loin à la ronde.
Des chevaux sont mis à notre disposition pour monter au fortin du Djebel. Avec une escorte de mokhazenis et des officiers d’Erfoud nous franchissons l’oued à gué et, par un sentier en lacets taillé dans des schistes anciens, gris ou violacés, nous grimpons au sommet de la butte. Le blockhaus couronne avec son appareil fortifié le sommet de la corniche abrupte. Il fait penser à certains de nos châteaux dont les raines se dressent encore sur nos montagnes pyrénéennes, la Tour d’Ausseing ou le manoir de Montespan dans la Haute Garonne, par exemple. Nous visitons le fort et, de la plateforme tournée vers la dissidence, nous contemplons l’indescriptible spectacle qui s’offre à nos regards. Nous avons à nos pieds, s’étendant très loin et se perdant dans une brume légère, le Tafilelt plein de secrets. La vaste palmeraie s’étale largement vers le sud; des colonnes légères de fumée s’envolent, marquant l’emplacement des <c ksour », villages très peuplés masqués dans la verdure. Tighmart est là, à quelques kilomètres de nous, Tighmart où nous étions en 1917, époque à laquelle une mission française s’installa au Tafilelt; mais depuis de graves événements survenus en 1918, nous avons dû reculer notre front à Erfoud. Alors, pleins de regrets pour le passé, nous nous plaisons à penser au jour où de nouveau on pourra pénétrer au cœur de l’oasis immense. Ce jour est arrivé — je le rappelais au début de cet article —; il est arrivé après de longues années de labeur politique et de conversations, suivant la méthode qui a si souvent réussi au maréchal Lyautey.
Vers le sud-est, c’est le désert, sur lequel planent le calme et un silence rarement troublé; ce sont les grandes dunes de l’Erg Chebbi qu’on aperçoit à l’horizon. Vers l’est, c’est la Hamada traîtresse, sur laquelle nos forces de police ont parfois à suivre les djiouch, bandes de pillards qui vont opérer très loin en zone soumise. Le panorama est si attachant, malgré son caractère sévère, qu’on a bien du regret d’être obligé de s’arracher à sa contemplation.
Nous descendons vers l’oued, vers la palmeraie verte qui se détache dans le fond de la vallée du Ziz, dominée par les corniches arides et grises des Hammadas lointaines. Au pied de la butte du Djebel Erfoud, à la faveur d’un plissement, on voit le socle ancien saharien apparaître. Des strates très redressées renferment de nombreux fossiles dans une gangue calcaire qui porte la trace du passage du sable transporté par le vent du désert. La roche est usée, polie ou couverte de petites stries vermiculées; on dit qu’elle est guillochée. C’est un officier de la Légion étrangère, le commandant Poirmeur, très connu du monde géologique pour ses travaux de cartographie, qui a fait connaître les gisements de cette région. Un des premiers, le lieutenant Poirmeur a donné en 1906 une carte géologique au millionième des bassins dii Guir et de la Zousfana, à une époque où les exigences des géologues, vagabonds du bled qui s’arrêtent à tout instant, se mettant à genoux devant les pierres pour voir de plus près leur nature, devaient céder aux exigences impératives de la sécurité. Les fossiles d’Erfoud sont fort intéressants; ils permettent de dater les couches inférieures du socle du Tafilelt et de les comparer à certains terrains dévoniens de notre Montagne Noire ou du massif de l’Ardenne. On a, par eux, des indications importantes pour guider les recherches de charbon dans ces régions du Sud marocain.
Mais il est tard; le jour disparaît dans un coucher de soleil impressionnant aux portes de la dissidence. Il faut regagner Erfoud, après avoir traversé le gué du Ziz. Sur la place du ksar le convoi de chameaux, les camions Mazères sont arrivés à bon port.

Nous entrons dans la redoute. Alors commence la soirée dans le poste, avec de temps en temps le petit air de phonographe habituel pour nous rappeler les distractions lointaines de la ville. On goûte cette hospitalité qu’ont bien souvent rappelée tous ceux qui, comme nous, ont frappé à la porte de nos officiers blédards. Là on s’instruit, on apprend à connaître la vie que mènent, perdus et retirés dans les postes de l’avant, ceux qui veillent pour assurer dans la sécurité la vie de l’arrière. Ce soir au Tafilelt le charme de l’accueil se double de l’intérêt qu’on trouve à parler de la mystérieuse palmeraie toute proche. Il y a l’évocation du souvenir de Sidjilmassa, l’ancienne capitale déchue dont l’emplacement est connu des indigènes sous le nom de Médina el Hamra; il y a aujourd’hui le souvenir d’une grande ville disparue. Mais il y a aussi les souvenirs des grands voyageurs qui ont circulé dans ces pays aux époques lointaines: notre compatriote René Caillié qui en 1828, au retour de Tombouctou, traversa le Tafilelt en trompant la méfiance des indigènes; Gerhard Rohlfs qui plusieurs fois visitèrent la vallée du Ziz qu’il décrit comme un jardin d’une richesse inouïe (il est de ceux qui ont contribué à créer la légende selon laquelle le Tafilelt serait un des plus riches pays du monde). On parle aussi d’Oskar Lenz, qui passa plus à l’ouest et rapporta de son voyage de Tanger à Tombouctou par le Draa des observations géologiques de grand intérêt; de Gabriel Delbrel qui parcourut en 1893 la plaine du Ziz, emportant l’impression que la richesse du pays avait été fortement exagérée. Enfin le grand souvenir du P. de Foucauld plane sur tous ces bleds sahariens.

Après une agréable soirée, qui nous laissait le regret des temps passés et de civilisations disparues, tout rêveurs sur le mystère de la palmeraie, nous nous retirons dans nos chambres d’hôte en attendant le lendemain.
En cette matinée du 7 décembre, les préparatifs de toilette et de départ sont rapidement faits. Il faut se hâter, car il est décidé qu’on sort avant lever le soleil. Le rendez-vous est fixé sur la tour du poste d’Erfoud et tous nous y sommes fidèles. Il fait très froid. Le Ziz coule à nos pieds, au bas de la masse sombre du Djebel où Aillent les hommes du blockhaus. Le grand silence règne; le calme est troublé seulement par le pas sourd des sentinelles derrière les murs crénelés de la redoute.
Peu à peu le ciel s’éclaire, puis tout d’un coup s’embrase d’une lueur rouge à laquelle succède le bloc de feu de l’astre du jour. Rarement plus beau spectacle dans un ciel d’une pureté incomparable s’est offert à mes yeux. De la palmeraie, dont les feuilles en bouquets touffus se dorent des premiers feux du jour, montent les brouillards du matin qui se dissipent vite, comme des gazes floconneuses devant les rayons du soleil levant.

Avant de quitter Erfoud, nous recevons la visite d’un vieil israélite, qui ne manque jamais de venir proposer ses couver: tures de livres et ses coussins en cuir filali chaque fois qu’il apprend qu’il y a des gens de passage au poste. Nous emportons quelques souvenirs, cuirs, dattes d’Erfoud à la peau chagrinée, grises, excellentes malgré leur mauvaise apparence, et aussi quelques scorpions, ces arthropodes peu agréables, fréquents dans ces régions désertiques.
Mais il faut se décider à monter en auto et c’est le départ, le moment des adieux. Nous allons remonter la vallée du Ziz pour le poste de Ksar es Souk, à 90 kilomètres au nord, au pied des contreforts méridionaux du Grand-Atlas. La piste circule au milieu des hauts stipes, traverse le village de Maadid, où en 1916 eurent lieu de vigoureux combats entre les indigènes et nos troupes. Après avoir franchi le radier de l’oued, nous remontons le Teniet Zerzef. Partout sur les hauteurs, se projetant sur l’azur du ciel, des points blancs se détachent; ce sont les partisans qui surveillent les passages dangereux. Le Teniet passé, nous roulons sur le plateau, puis, prenant la direction du nord, piquons droit vers l’Atlas qui barre l’horizon. La piste est tracée sur la Hammada, dont nous gagnons le bord dominant en corniche la vallée du Ziz. L’oued disparaît par endroits dans la parure végétale de ses rives. Telle un long serpent d’un arrêt délicat, la palmeraie s’allonge entre deux falaises escarpées. Le contraste entre la verdure du fond de la vallée et les plateaux désertiques qui l’encadrent est vraiment saisissant. Un blockhaus, simple tour de guet, nous signale l’endroit d’où à pied nous gagnerons le poste d’Aoufous, sur la rive gauche du Ziz. Les autos rentreront à Bou-Denib et viendront nous chercher à Meski. Nous irons à cheval d’Aoufous à Meski, à travers les palmiers et les ksour », puis nous gagnerons les solitudes de la Hammada crétacée par la route en construction.

L’ARRÊT AU POSTE D’AOUFOUS ET LE FELLAH DE ZRIGAT
L’arrêt au poste d’Aoufous est fort intéressant pour nous, car il nous permet de faire l’étude de la falaise du Ziz. Ici apparaît nettement la couverture secondaire du vieux socle paléozoïque saharien. Les niveaux marneux renferment des fossiles; non loin du poste, le géologue Barthoux nous a précédés, il n’y a pas longtemps, et a reconnu l’existence d’un gisement fossilifère du crétacé. Le pied de la falaise laisse voir des marnes ou argiles rouges ou blanches. La vallée encombrée d’alluvions est remplie par le ruban de palmiers qui se déploie dans un calme reposant. Après une nuit à Aoufous, nous partons à cheval. Au moment de quitter le poste, un artisan de Zrigat, de l’autre côté de l’oued, en dissidence, vient nous trouver; il a « passé l’eau » pour nous apporter les produits de son travail: coussins en filali, sous-mains, couvertures de lézardes. Les choses se passent comme à Erfoud; les relations sont parfois excellentes avec les gens de la dissidence. Sans rien brusquer, ils viendront à nous. C’est ce que nous pensions en 1923, et dix ans plus tard les événements ont justifié la politique prudente et pacifique pratiquée dans ces bleds par ceux qui les commandaient.

A cheval, escortée de cavaliers du maghzen et de leur chef indigène, notre petite colonne s’enfonce dans la palmeraie du Ziz. Au pied des grands arbres les légumes font piteuse mine; ils viennent de souffrir de la gelée. Des tamarins, de la variété connue sous le nom de « takaout », dressent vers le ciel des branches qui ressemblent à des bras décharnés, squelettiques; les indigènes, sous prétexte d’arracher les galles qui leur fournissent la substance tannante des cuirs qu’ils travaillent, les ont littéralement massacrés. Le colonel, qui a le culte des arbres dans ces pays qui trop souvent en sont dépourvus, profite de l’occasion qui se présente pour faire au chef du ksar venu pour le saluer un petit exposé sur la façon de traiter les végétaux.
Au milieu des palmiers et des « ksour » enfermés dans leur enceinte rouge, parmi les tombes des cimetières berbères, la piste se déroule, pleine d’espérances. Une route est en construction, destinée à remplacer la piste et à devenir un jour, lorsque la sécurité sera bien établie, une route touristique du plus haut intérêt. L’initiative de la construction de cette voie est due au colonel Belouin qui, avec les hommes de la compagnie montée de la Légion étrangère, en a entrepris la réalisation et l’a menée à bien. Nous avons pu, par les lacets appuyés par endroits sur des travaux de soutènement puissants, gagner le sommet du plateau qui s’étale jusqu’au pied des contreforts méridionaux de l’Atlas. Un jour Adendra sans doute où les autos de tourisme pourront faire le tour du Ziz, et peut-être organisera-t-on alors en auto-car le « circuit des palmeraies et des solitudes désertiques du Sud marocain », dont la vallée du Ziz sera un des tronçons les plus pittoresques.

LE THÉ À LA MENTHE CHEZ LE CAÏD DE MESKI
Arrivés au sommet du plateau hammadien, nous trouvons un succulent déjeuner au camp de la Légion et, abandonnant nos montures, nous reprenons les autos qui sont Avenues à notre rencontre pour nous amener à Ksar es Souk. Un court arrêt à Meski, où le fils du caïd nous reçoit. Une fois de plus, il faut pénétrer clans la demeure blanche et déguster le thé à la menthe, pendant que des brûle-parfums dégagent devant nous leur odeur engourdissante et que des serviteurs nous arrosent d’eau de fleurs d’oranger. De la terrasse de la maison du caïd nous jetons un coup d’œil sur la palmeraie. On nous fait avoir au loin l’endroit où fut blessé le général Poeymirau au moment où, venu précipitamment de Meknès, il contribuait à rétablir une situation critique dans le Sud marocain.
Enfin, après la traversée d’une vaste plaine de sable et un passage pénible, de l’oued, nous arrivons à Ksar es Souk: un grand poste dominé par une tour de guet, un cimetière, un terrain de sports, un ksar indigène, des palmiers et au nord le majestueux décor des premiers massifs de l’Atlas.
Ksar es Souk est en fête: le colonel apporte au, en récompense de ses bons et loyaux services, la décoration marocaine. Après la revue aux portes de la dissidence, c’est la fantasia, sans laquelle il n’y a pas de vraie fête en pays berbère. Les cavaliers, grand chefs et mokhazenis, se lancent au galop de leurs jolis chevaux, soulevant des tourbillons de poussière, tandis que les fusillades crépitent et que les armes sont projetées en l’air pour être rattrapées au vol. La musique indigène, accompagnée de monotones tambourins, se fait entendre et la fête dure ainsi jusqu’au déclin du jour.
Le 9 décembre, de bon matin, nous partons vers le nord pour voir le contact entre le pays saharien et les premiers contre-forts de l’Atlas. Dans la nuit nous montons à cheval; les étoiles brillent au ciel d’un éclat incomparable; une importante escorte de mokhazenis nous accompagne. Le jour ne tarde pas à se lever et le soleil éclaire le paysage; la brume se dissipe; il fait froid, mais dès que le soleil s’élève sur l’horizon, on a l’impression qu’on a plus chaud; peut-être n’est-ce qu’une illusion.

Notre objectif est le Foum Riour, défilé par lequel l’oued Ziz sort des montagnes. Des gorges aux parois escarpées se présentent devant nous; les indigènes y connaissent des gisements de plomb. La tentation est très forte « d’aller voir », mais le pays n’est pas encore assez sûr pour permettre de faire de la prospection méthodique.
Au trot on revient à Ksar es Souk et, après un repas joyeux au poste, nous regagnons Bou-Denib; notre voyage aux confins du Tafilelt est terminé.
Avant de clore ces lignes, au cours desquelles il a été surtout question de souvenirs touristiques, je voudrais ajouter quelques mots sur l’intérêt qu’il y avait pour nous, il y a quelques années, à effectuer au Maroc de grandes randonnées. Il me suffira, pour le faire comprendre, de rappeler les étapes par lesquelles passe l’établissement d’une carte géologique.
Dans un pays absolument neuf, comme l’était encore le Maroc il y a quelques années et comme le sont encore certaines régions qui s’ouvrent de plus en plus à nos recherches, la première phase est la phase d’exploration pendant laquelle, au cours de voyages difficiles, dans des circonstances parfois compliquées, malgré l’hostilité de la nature et des hommes, de hardis voyageurs récoltent des observations souvent fort intéressantes. J’ai déjà rappelé les noms des intrépides explorateurs auxquels nous devons des renseignements sur le sud du Maroc qui nous occupe dans cet article. Jusqu’à ces derniers temps, le delta du Ziz en est resté à cette phase d’exploration difficile. C’est ce qui permet à M. Gautier, le savant professeur d’Alger, dans son beau livre sur le Sahara, d’écrire en 1928 les lignes suivantes : « A la lisière sud du Grand Atlas marocain, nous entrevoyons à peine les grandes oasis. Celle du Tafilalelt est. Certainement un petit monde; sa capitale ancienne, Sidgilmessa, a joué un grand rôle dans le moyen âge berbère; mais nous n’avons guère sur le Tafilalelt que des renseignements d’explorateurs qui ont passé rapidement, souvent en se cachant (Rohlfs, de Foucauld, Harris. »
Dans une deuxième phase, les explorations devenant moins difficiles, les résultats scientifiques se font plus nombreux et plus précis. On commence à pouvoir dresser des cartes géologiques générales. Par exemple, en 1906, le lieutenant Poirmeur pouvait donner, en tenant compte des découvertes antérieures et de ses importantes observations personnelles, une carte géologique à petite échelle des régions du Guir et de la Zousfana, c’est-à-dire du pays de Colomb-Béchar et de Figuig. Vers la même époque, Flamand donnait des cartes et des renseignements très précis sur Je Sud algéro-marocain, appuyés sur des observations nombreuses.

Enfin, dans une troisième phase, la préoccupation dominante est; d’arriver à l’élaboration d’une carte à grande échelle. Cette réalisation ne peut devenir effective que lorsque le pays est suffisamment tranquille et sûr pour que des géologues puissent camper dans le bled et le parcourir pas à pas.
Récemment au Maroc, un Service géologique a été organisé d’une façon très remarquable par le chef du Service des Mines, M. Despujols. Aidé par les conseils éclairés de M. l’Inspecteur général des Mines Lantenois, qui depuis de nombreuses années s’intéresse à notre protectorat, M. Despujols, depuis plus de dix ans, préside aux destinées de la géologie marocaine. Aussi a-t-elle rapidement progressé et peut-on envisager le moment où une carte au 1/500.000° pourra permettre de présenter de façon claire les grands traits géologiques du Maroc.
A l’heure actuelle, une équipe de jeunes et actifs géologues travaille sur le terrain. Chaque jour, grâce à leur ardeur, appliquent une pierre nouvelle au grand édifice en construction; chaque jour aussi, derrière nos troupes qui achèvent la pacification, le champ d’études s’agrandit, mais cela ne décourage pas les bonnes volontés, bien au contraire, un des grands attraits pour le naturaliste étant fait de l’inconnu et du « non encore cru ».
J’ajouterai en terminant que l’accès facile du Tafilelt permettra de faire la lumière sur la question du charbon dans le Sud marocain. Depuis longtemps on raconte qu’il y aurait de la houille à Taouz. La chose n’est pas impossible. On sait qu’un bassin houiller est exploité en Algérie à Kenadsa, à l’ouest de Colomb-Béchar; les arguments géologiques permettent de supposer que la houille doit se retrouver dans le bassin du Guir. Il est donc intéressant de vérifier les dires d’après lesquels le Tafilelt aurait lui aussi un gisement de charbon. C’est pour la géologie marocaine un point fort important qui ne tardera pas à être éclairci, j’en suis certain, maintenant que le libre accès de la vallée du Ziz est possible à la suite des heureuses opérations récentes.
F. DAGUIN.

Source : Bibliothèque nationale de France, Revue Philomathique,  JANVIER-MARS 1932,

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